L'atelier en fiction

Vanité, 2012, Nicolas Baier<br />
Photo: Richard-Max Tremblay Vanité, 2012, Nicolas Baier

Une œuvre imposante et luxueuse, comme il est rarement donné d'en voir dans nos galeries au Québec, attend le visiteur chez René Blouin. Le mot juste pour désigner la chose fait d'ailleurs défaut. Dire qu'il s'agit d'une sculpture ou d'une installation ne semble pas vraiment convenir à l'œuvre qui trône dans la salle principale: une boîte vitrée contient une table de travail avec son ordinateur; le tout, chromé, est lisse et brillant. Bienvenu dans le monde de Nicolas Baier.

L'artiste montréalais, depuis le début des années 2000, présentait jusqu'ici des photographies qui, il est vrai, tendaient par leur mode de présentation au statut d'objet, mais sans jamais quitter le champ de l'image, lieu privilégié d'exploration. Aussi, l'actuelle proposition en trois dimensions a de quoi surprendre pour qui ne prendrait pas le temps de bien considérer les composantes en jeu ou qui se contenterait d'être frappé par l'étalage des moyens matériels. Cette oeuvre, au contraire, poursuit avec cohérence les problèmes posés par l'artiste dans sa démarche, à commencer par la transposition du réel en données numériques.

Le réel dont il est ici question est l'espace et l'outil de travail de l'artiste. Nicolas Baier réalise en effet une grande part de ses oeuvres à l'ordinateur, lequel, doté de logiciels, lui permet de manipuler les images qu'il aura prises avec son appareil photo, au demeurant absent de la mise en scène, ou qu'il aura générées en numérisant des objets. L'outillage informatique, comprenant les écrans, le clavier, la souris et le numériseur ainsi que, au sol, tout le filage électrique nécessaire, repose avec propreté et détails. Une rôtie grignotée et un papier chiffonné par terre sont les seuls éléments qui contrarient, et par conséquent accentuent, la froideur clinique de ce décor.

Appareil chromé

Chaque objet de cette mise en scène a été conçu un a un, taillé dans l'aluminium et ensuite chromé par un fabricant spécialisé dans les pièces de moto. Il a d'abord fallu que l'artiste numérise en trois dimensions ses outils de travail et qu'il les modélise. La réplique ne fait pourtant pas que frôler la perfection. À force de regarder, l'ensemble perd de son caractère tangible et physique, la matière et ses contours se transforment, nous faisant plutôt apprécier un monde d'apparence, illusoire et artificiel, propre à tromper et à donner le vertige.

La nature des matériaux joue pour beaucoup dans ce tour de force impressionnant. Ce n'est pas dû uniquement à la brillance du chrome, mais aussi à la présence des miroirs et des vitres qui entourent le mobilier de travail. Ils ont pour effet de multiplier sa présence, de gommer les frontières entre le réel et son image. Alors que la boîte vitrée a tout l'air d'un aquarium scellé, étanche, qui tient à distance la réalité extérieure, les surfaces réfléchissantes se chargent d'étendre virtuellement au-dehors ce petit monde protégé; exemplaire à ce titre est le caisson lumineux du plafond de la boîte, qui se décuple par la réflexion couvrant ainsi la pièce au complet, ou presque.

Au premier abord littéral, le dispositif provoque un ensemble d'opérations perceptuelles complexes qui retient longuement le regard, l'envoûte même. Il y a plus encore. Nicolas Baier s'emploie aussi à traiter différemment le motif de l'atelier. Il a par le passé exploré le thème dans Liquidation Niko, une photo manipulée reproduisant son établi avec des outils qui, comme l'a déjà fait remarquer l'historien de l'art Olivier Asselin, ne semblaient plus servir à l'artiste, déjà rompu au numérique. Baier a fait par après une oeuvre juxtaposant et redistribuant en une image les touches de différents claviers d'ordinateur. Jamais toutefois l'ordinateur en tant que tel, et tout l'attirail le complétant, n'avait constitué le sujet principal.

L'oeuvre donne à voir l'outil qui en a permis la création. Cette dimension réflexive — l'oeuvre parle de la manière dont elle a été produite — se joue aussi pour ce qui est de l'image de l'atelier de l'artiste, un motif récurrent dans l'histoire de l'art et que plusieurs théoriciens ont comparé au genre de l'autoportrait. L'environnement de travail de l'artiste serait une extension de lui-même, sa figuration métaphorique et métonymique, a écrit Philippe Junod. Nicolas Baier, après avoir inventorié ses objets personnels et capté son espace de vie ou de travail dans ses oeuvres antérieures, aborde donc plus franchement ici le genre de l'autoportrait.

Présage de la mort

Autour de la pièce de résistance, d'autres oeuvres sont accrochées. L'une d'elles dialogue avec «l'atelier chromé» en lui faisant face. Il s'agit d'un oeil d'acrylique suggérant qu'il est à l'origine de cette «vision», la source de ce monde fabriqué de toutes pièces, une création de l'artiste en somme, qui a projeté cette invention à l'extérieur de lui. Est-ce la démonstration de la toute-puissance de l'artiste ou l'aveu qu'il n'est l'auteur que d'artifices et de tromperies? Est-ce plutôt une allégorie plus générale de l'humain et de son rapport avec le réel et ses représentations à l'heure des technologies numériques?

Il n'est certes pas anodin que l'artiste ait intitulé cet atelier chromé Vanité. L'oeuvre ne fait pas l'économie d'une certaine prétention de l'artiste qui expose avec obsession sa vision, un monde dans lequel se mirer. L'oeuvre s'inscrit également à la suite de Vanités, entre autres présentée à la Triennale du Musée d'art contemporain de Montréal en 2008, faite de la juxtaposition de miroirs numérisés, étalant un noir sidéral accidenté par les marques d'usure. Cette oeuvre avait à voir avec le genre de la vanité, un type de nature morte, que Vanité poursuit à sa façon.

Les reflets insaisissables suggèrent la nature éphémère du monde terrestre, impression aussi habilement engagée par l'oeuvre qui, au premier contact, projette un effet tape-à-l'oeil, superficiel. L'hermétisme du contenant et le caractère figé de la scène laissent présager la mort, tout comme la prise électrique principale de l'appareil qui, elle, n'est même pas insérée... Un détail, parmi d'autres, qui fait de cette oeuvre un morceau d'exception à voir absolument.

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Collaboratrice du Devoir