Prix Paul-Émile-Borduas - Que la figure soit!

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
L’artiste Gilles Mihalcean<br />
Photo: Rémy Boily L’artiste Gilles Mihalcean

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2011

Gilles Mihalcean, auteur d'une signature reconnaissable entre toutes, est le récipiendaire du prix Borduas 2011. Lui, un des premiers artistes postmodernes du Québec. Il a voulu rompre avec le formalisme rigide qui animait la scène aux débuts de sa carrière, dans les années 1970.

Une colonne en mousse jaune trône au milieu de l'ancien garage. Comme s'il s'agissait du coeur de sa prochaine sculpture. Gilles Mihalcean assure pourtant du contraire. Cette structure verticale ne le convainc pas, ne lui a rien apporté. Derrière elle, par contre, sous l'anonymat d'une toile protectrice, repose une de ses plus récentes oeuvres, Trou de ver, exposée au centre Clark en 2009.

L'ancien garage, son atelier, fourmille ainsi d'éléments hétéroclites, un peu comme le font ses oeuvres depuis quarante ans. Des objets visuellement forts, sans raison apparente, cohabitent avec d'autres plus discrets. Le véritable sens se cache quelque part dans ce capharnaüm de matériaux.

Gilles Mihalcean, auteur d'une signature reconnaissable entre toutes, est le récipiendaire du prix Borduas 2011. Pour rompre avec le formalisme rigide des années 1970, il a d'abord quitté l'enseignement et s'est dès lors consacré, au tournant des années 1980, à un travail de sculpture orienté vers la figure, voire vers la statuaire liturgique. Sans laisser tomber les préoccupations formelles ou matérielles.

«Au début, j'étais malheureux parce que je me trouvais dans un contexte très formaliste. J'étais noyé dans ce discours et c'était très difficile, effectivement. Ces gens prônaient une sculpture avec un contenu non référentiel, dit-il de ses collègues à l'Université Laval. Moi, j'essayais le contraire.»

Reconnaissance


Gilles Mihalcean a eu sa part de reconnaissance. Le CIAC de Claude Gosselin lui a offert une première exposition individuelle d'envergure en 1992. En 1995, c'est le Musée d'art contemporain qui lui consacre une expo-bilan. Dix ans plus tard, il devient le deuxième récipiendaire de la bourse Jean-Paul-Riopelle.

Mihalcean a marqué de sa griffe l'espace public par quelques oeuvres, dont Monument à la pointe (2001) et Daleth (2010). En 2011, cet électron libre, sans galeriste derrière lui, a surpris par une expo de «petits formats» à la galerie Roger-Bellemare.

Décoré de ses Borduas et Riopelle, le sculpteur sourit à l'évocation de ce statut particulier. Sans plus: il assure ne pas courir les concours. Pas plus qu'il ne carbure aux ventes. C'est un désir «égoïste», dit-il, qui le fait avancer, soit celui de transformer les matières. S'il peut se vanter de vivre à temps plein de son art, ce n'est que grâce aux conditions d'aide publique instaurées au pays.

Il apprécie certes ses médailles. Le Borduas, particulièrement, lui a fait comprendre qu'il appartient à cette classe de «gens qui jouent un rôle important dans la société». «Une reconnaissance sociale» qui l'impressionne, du fait qu'il se retrouve à côté de personnalités fort connues comme Janette Bertrand.

«Ce sont des gens à peu près de ma génération, dit-il au sujet des autres lauréats d'un Prix du Québec, avec ce même objectif de se dépasser.»

Déroulement

Gilles Mihalcean n'a jamais cherché à plaire, à suivre des courants. S'il a tant tenu à sa manière de sculpter, à ce mélange de références reconnaissables et de choses indéfinissables, de matériaux, de formes et de couleurs, c'était par besoin vital. Celui à qui on attribue souvent l'étiquette de poète avoue avoir de la difficulté à qualifier son travail de narratif.

«Dans ma sculpture, il y a l'idée du déroulement, mais ce déroulement ne mène nulle part. C'est un ensemble d'objets qui se juxtaposent et s'appellent.»

Gilles Mihalcean n'a pas seulement ramené le contenu référentiel dans la sculpture et ouvert ainsi les portes à des BGL et autres Valérie Blass. Il se distingue aussi pour sa distance avec le monde des idées et un art dit conceptuel.

«L'art, ce ne sont pas des idées, assène-t-il. Je travaille avec des idées, bien sûr. Mais [pratiquer l'art], c'est avoir une idée et l'abandonner. Aller vers la matière pour exploiter cette idée, la transformer jusqu'à ne plus la reconnaître et la trahir quelque part.»

L'idée restera toujours «un peu simple»; son abandon est fondamental pour atteindre de la profondeur. Il ne sert rien de suivre une ligne de pensée très précise, parce que, dans le fond, croit-il, «la meilleure sculpture est celle qui ne dit rien».

Mihalcean travaille de manière instinctive, avec ses mains surtout, à l'affût des accidents et erreurs qui le surprendront, qui le mèneront «à des choses que je ne connais pas». Si l'atelier est l'endroit-clé pour rencontrer les erreurs, le temps est, aux yeux de l'artiste, son outil premier. Indispensable, c'est lui qui donne du recul, qui permet de trahir les idées de départ. Mais le temps est aussi utile à ceux qui regardent.

«Le temps est le processus de la sculpture. Ça se fait lentement, ça s'installe aussi lentement, dans la tête des gens. Même en art public. La sculpture reste un objet qui attend, qui dort quelque part, et, un jour, on passe à côté et il nous parle.»

Pour Gilles Mihalcean, il est faux de croire qu'on peut assimiler une oeuvre d'art dès sa première lecture. Une longue fréquentation et des moments loin de l'oeuvre sont nécessaires pour une meilleure appréciation. Surtout à l'endroit d'une sculpture.

«Une sculpture, pour moi, c'est ça: il faut la voir le moins possible. Autrement, elle devient ennuyante, demeure pareille. Un tableau, à la limite, par la couleur, peut offrir autre chose. Une sculpture, c'est une couleur, une masse, une petite masse. Il faut la brasser, d'une certaine façon.»

Ça ne l'étonne pas, dans cette optique, que l'art n'arrive pas à passer dans les médias, au «langage très immédiat». Ils sont incompatibles avec la création, qui exige «qu'on s'intériorise».

Mihalcean n'est pas l'artiste d'idées. Il en a néanmoins quelques-unes dans la tête, qu'il espère faire publier un jour: l'homme manie aussi la plume. Un essai sur l'atelier, un autre sur la sculpture en tant qu'objet pour la maison. «Il faut savoir comment vivre avec une sculpture», dit-il. Ses «recettes»: la déplacer, la cacher, «la brasser». Pour ne pas qu'elle nous ennuie.

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Collaborateur du Devoir