L'humour saguenéen, brut et salutaire

Yé fou raide, un diptyque de Denys Tremblay. <br />
Photo: Denys Tremblay Yé fou raide, un diptyque de Denys Tremblay.

Il a été «l'illustre inconnu» et cela, personne ne s'en souvient — du moins à Montréal. Puis il a été proclamé roi, sous le titre de Denys Ier de l'Anse. De courte durée (1997-2000), sa «monarchie» a néanmoins retenu l'attention — y compris dans la presse montréalaise. Le voilà qui réapparaît en tant qu'artiste, au sein d'une des plus vastes entreprises de séduction des maisons de la culture de la métropole.

L'ex-monarque, de son vrai nom Denys Tremblay, fait en effet partie de 175 Nord, considérable programme culturel conçu au Saguenay-Lac-Saint-Jean sur invitation de la Ville de Montréal. Le volet expositions, à lui seul, propose le travail de 18 artistes ou collectifs, éparpillés en sept lieux. Le phénomène Denys Tremblay en est la plus belle surprise.

Provocation et détournement

L'exposition à la maison de la culture Ahuntsic (10 300, rue Lajeunesse) regroupe le travail de trois artistes, soit Julien Boily, représentant de la scène «émergente», ainsi que Jean-Jules Soucy et Denys Tremblay, «des incontournables de l'histoire de l'art du Québec». Passons sur la peinture hyper-réaliste du «jeune»; l'expo vaut le détour pour l'humour irrévérencieux, très langue sale, de ses deux aînés.

De loin, mal compris, l'épisode qui a fait de Denys Tremblay un monarque a été vu comme du gaspillage de fonds ou, au mieux, comme une opération menée par un individu imbu de sa personne. Il s'agissait pourtant d'une sage infiltration du domaine public et d'une critique des systèmes du pouvoir et du vedettariat. Le roi de l'Anse, rappelons-le, est apparu en période post-référendaire et détournait plus d'un symbole. N'y avait-il pas des gens qui voulaient couronner Lucien Bouchard roi de la république du Québec, aussi paradoxale soit la chose?

Depuis, Denys Tremblay n'a pas abandonné sa figure de souverain. Le projet exposé à la maison de la culture, et dévoilé en 2010 chez lui à Chicoutimi, au centre [Séquence], le mon-tre encore en Denys Ier. Le ton est toujours à la provocation et la manière, au détournement, au pastiche.

Pour la série d'autoportraits qui composent le noeud de cette installation, le roi saguenéen se retouche au moyen de peinture, d'objets ou de gestes trash qui le transforment en clown, en mort-vivant ou en führer. Mais surtout, il se présente comme un équivalent d'Élisabeth «Deux». À moins que ce ne soit l'inverse: c'est elle qui serait à sa hauteur à lui.

Les huit portraits de l'inusité couple royal, ainsi que les «serments» qui les accompagnent, écorchent, bien sûr, le système monarchique, et même tout système d'autorité. C'est grotesque, certes, à l'instar des titres de chaque diptyque, des Yé fou raide ou Yé pas normal, c'gars là!. La série amène néanmoins à réfléchir sur tous ces protocoles et ces us et coutumes qui font l'ordre et les règles. L'approche populiste et la violence presque enfantine du travestissement — on n'est pas dans l'élégance d'une Cindy Sherman — appellent ainsi à s'écarter des canons de l'art.

Plus connu, ne serait-ce que par son Oeuvre pinte exposée au Musée d'art contemporain de Montréal en 1993, Jean-Jules Soucy pratique aussi la dérision et n'hésite pas à tirer sur les dogmes de l'histoire de l'art. Celui qui se réclame tout de même de Duchamp — il s'y réfère avec insistance, comme avec les immenses lettres de l'oeuvre DUC... MP — aime jouer avec les mots et les références de tout acabit. Sa murale de papiers, qui intègre dessins, collages, textes, est une collecte de haïkus glorifiant, non sans humour et naïveté, son coin de pays. Elle dénonce, par ce fait, le mépris et l'égocentrisme des grands centres urbains.

L'ensemble du programme de 175 Nord n'est pas sur ce ton. Chacune des sept expos est une proposition d'un des centres de la région invitée. [Séquence] présente celle à Ahuntsic et, parmi les autres maisons de la culture visitées, notons celle à Notre-Dame-de-Grâce (cette expo se termine demain, par contre). L'éclectique sélection de Langage Plus, centre d'Alma, parle du territoire et de nos rapports à lui. Les toiles d'Émili Dufour — une vision fantaisiste sur la présence féminine dans la nature — et l'installation audio-vidéo de Noémie Payant-Hébert, qui exploite à merveille l'esthétique du ralenti, s'y démarquent avec force.

L'ensemble de la programmation peut être consulté sur le site Web du réseau Accès culture.

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Collaborateur du Devoir