Morts contrôlées

L'oeuvre 180 fait partie de l'exposition Lost in Time, de Patrick Bernatchez. <br />
Photo: Galerie de l'UQAM L'oeuvre 180 fait partie de l'exposition Lost in Time, de Patrick Bernatchez.

L'entrée en matière est dramatique, solennelle, ton que cette exposition des œu-vres de Patrick Bernatchez maintient jusqu'à la fin, en plongeant l'ensemble de la Galerie de l'UQAM dans une pénombre enveloppante.

L'artiste reprend le fil où il l'avait laissé au Musée d'art contemporain en 2010, lors de sa dernière exposition à Montréal, avec une nouvelle version de sa montre BM dont la rotation complète de l'aiguille ne sera réalisée qu'au bout de mille ans. L'objet, sous sa vitrine circonscrite par la lumière, fait entendre son incessant tic-tac propre à donner le vertige.

Impressions de déjà vu et manifestations variées de l'écoulement du temps s'emboîtent et se relancent dans cette exposition pas macabre, mais presque. Plus que par le passé, l'actuelle présentation orchestrée avec la commissaire Mélanie Boucher donne à voir le travail de l'artiste dans sa structure de prédilection: un ensemble d'oeuvres articulées autour d'une fiction dont les tenants et aboutissants ne sont jamais intégralement donnés. D'exposition en exposition, l'artiste met en scène leur dévoilement progressif sous la forme de cycles ou de variations.

Ces deux moyens prisés par l'artiste traitent de divers phénomènes de transformation et de leurs durées. La trilogie Chrysalides, commencée en 2006, en est l'exemple emblématique, et toujours aussi prenant. Les trois vidéos, jadis projetées sur de larges surfaces, sont montrées cette fois en même temps sur des moniteurs réguliers — par contre placés trop haut. Son personnage principal, pour ainsi dire, est l'édifice Fashion Plaza du quartier Mile End, mégastructure de béton dans laquelle l'artiste a campé des scènes apocalyptiques. Bien qu'inventées, les histoires de l'artiste métaphorisent les mutations socioéconomiques, mondiales et locales, qui transforment ce lieu auparavant dédié à l'industrie du textile.

Obsolescence

Sauf deux exceptions, les autres oeuvres de l'exposition s'élaborent autour de la montre, coeur du nouvel ensemble intitulé Lost in Time. L'artiste multidisciplinaire, pour cet opus, met entre autres en place les composantes d'un film dont le tournage est à venir. Bernatchez exploite sciemment une stratégie d'attraction, déjà empruntée par le passé, consistant à révéler les fragments de sa fiction en cours de préparation. Par exemple, il expose un accessoire des plus troublants, un casque pour cheval. Mis sous vitrine, l'objet d'acier poli, décrit par l'opuscule comme une «protection véritable, faite sur mesure», semble moins protecteur que contraignant. Sa mise en scène un brin fétichiste cultive la répulsion.

Autour, d'autres éléments s'ajoutent pour composer les ingrédients d'un récit s'abreuvant sans doute au genre du fantastique ou de la science-fiction, mais qui, du moins, s'ingénie à confondre les époques et les temporalités. Une impression sous plexiglas teinté donne à voir un chevalier mystérieux; une autre oeuvre tire d'un miroir gravé, côté tain, un paysage atmosphérique. L'une et l'autre séduisent par leur facture et partagent certaines qualités physiques: elles sont lisses et brillantes. Tout fonctionne comme si ces objets cherchaient à dessiller le regard. Or ils peuvent aussi bien provoquer le contraire, aveugler en éblouissant et en rendant leur iconographie à peine visible de sorte que leur potentiel narratif tient au fait qu'ils s'imposent à nous comme des coquilles vides, réfléchissantes, pouvant embrayer sur des contenus variés. Et qui pourrait aussi tourner à vide.

Une étrange fixité, par ail-leurs, se dégage de plusieurs oeuvres alors que, paradoxalement, elles traitent du temps qui passe, de l'obsolescence et de la décrépitude, revisitant en cela le genre de la vanitas. Motif de crâne, fleurs, volutes tranquilles d'une cigarette qui se consume et oiseaux pétrifiés surgissent de l'obscurité, instillant ce message connu de la finitude humaine, de son inéluctable mort. C'est en fait par la musique que l'exposition incarne le mieux le passage du temps et de possibles régénérations.

Tout au long de l'exposition, les notes parfois discordantes d'une mélodie au piano se font entendre. Elles ne proviennent pas du piano à queue, pourtant bien présent dans la pièce.

Il s'agit d'un piano préparé, c'est-à-dire complété par des objets pour en transformer les sons, le troisième d'une série de trente à venir. L'instrument altéré a servi à l'interprétation des Variations de Goldberg, dont on peut entendre sur place une version sur disque vinyle. Si l'enregistrement en tant que tel est mortifère pour la musique, le programme, tout en variations, pensé par Bernatchez, vient lui redonner son caractère inépuisable, inachevé, quitte à dérégler sinistrement le chef-d'oeuvre de Bach.

Ce système est poussé un cran plus loin dans le plus récent film de l'artiste, 180 °, qui couronne la fin de l'exposition. L'artiste met en scène, avec son habituel complice musicien le pianiste professionnel David Kaplan, une interprétation pour le moins sibylline de la Sonate pour piano de Guillaume Lekeu. Tant par sa forme que par son thème, l'oeuvre multiplie les opérations de renversement. Elle trouble les repères, refoule les assises dans une sphère incertaine dont il est possible de goûter la magie empreinte de gravité, bien que le contrôle et la maîtrise, à l'oeuvre dans l'ensemble de l'exposition, finissent par laisser de glace.

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Collaboratrice du Devoir