Expositions - Un musée moins cube, plus performant

Claudie Gagnon, Tableaux (To Beauty) (image tirée de la vidéo), 2011. Vidéogramme, son, environ 20 min. Collection de l’artiste.<br />
Photo: Source MACM Claudie Gagnon, Tableaux (To Beauty) (image tirée de la vidéo), 2011. Vidéogramme, son, environ 20 min. Collection de l’artiste.

Un thème qui ratisse large, rassembleur, ouvert sur bien des genres et des pratiques, entre le réexamen des avant-gardes historiques et l'introduction d'installations performatives... La Triennale québécoise 2011, deuxième manifestation du genre mise en place par le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM), tire dans plus d'une direction. Un choix en partie discutable quand on se retrouve, dans les salles, devant des rapprochements hétéroclites, presque déroutants.

Avec le nombre d'artistes et de collectifs sélectionnés (42, sans compter ceux du volet live), les quatre commissaires (Marie Fraser, Lesley Johnstone, Mark Lanctôt et François Letourneux) auraient-ils manqué d'espace? Auraient-ils dû faire preuve de plus de retenue? Peut-être, mais visiblement ce choix leur a permis de prôner l'idée que l'art, de moins en moins sclérosé dans ce musée, est un lieu de contact, de contagion.

Cube blanc

«Nous assistons à une période de réinvestissement [sic] de l'espace d'exposition dorénavant envisagé non pas comme un terrain neutre ou idéologique, mais plutôt comme un site où tout peut arriver», écrit Lesley Johnstone, dans le volumineux ouvrage publié pour l'occasion. Pourtant, dans cette deuxième Triennale, les espaces fermés ne manquent pas. On en dénombre une quinzaine, pour la plupart réservés à des oeuvres vidéo, dont celles d'Olivia Boudreau, de Frédéric Lavoie et d'Emmanuelle Léonard, au demeurant fort réussies.

L'espace muséal, que certains jugent contraignant, fait aussi l'objet de reconsidérations. Charles Stankievech, Sophie Bélair-Clément et le duo Sylvain Baumann et Florine Leoni ramènent avec audace, mais non sans critique, le concept du cube blanc. Avec Loveland, Stankievech propose une expérience sensorielle, proche du sublime, marquée par l'émerveillement et la blancheur d'un paysage nordique. Son installation vidéo est la traduction d'un tableau titillant le monochrome du peintre américain Jules Olitski.

Bélair-Clément se fait plus critique de l'institution, de l'autorité du cube blanc. Son oeuvre évoque la célèbre salle Proun d'El Lissitzky, conçue en 1923 et reconstruite plus d'une fois depuis. Elle le fait, mais en ne gardant que le contentant. L'histoire de l'art pourrait-elle se passer de contenu, d'oeuvres? Baumann et Leoni y sont allés d'une structure plus forte, une sorte de labyrinthe composé de quelques cubes blancs ouverts entre eux. Deux écrans vidéo et d'autres cadres sans image font le «contenu» de cette installation qui nous invite à nous projeter dans un espace architectural. À côté, Mathieu Latulippe mine le cube blanc d'une fiction vertigineuse.

Insertions réussies

Même si l'accrochage irrite à certains endroits, à d'autres il ravit. Il est des plus judicieux d'avoir déployé la série Art Now de Thérèse Mastroiacovo dans le hall menant aux salles principales. Ses dessins reprenant les couvertures d'ouvrages comportant la mention «now» agissent comme un prélude aux oeuvres, à l'exemple des écrits sur l'art qu'ils représentent. Ils rappellent avec ironie le caractère relatif de l'art actuel, actualité que la Triennale, justement, entreprend de cerner. La série de l'artiste, toujours en cours, repose sur un labeur inachevé auquel fait écho le titre de l'événement: Le travail qui nous attend.

Suit l'installation d'Alexandre David qui confond pure forme et usage. Son dispositif en contreplaqué brut redessine avec efficacité la configuration des lieux et se transforme en présentoir qui réunit des publications à propos des artistes de la Triennale. Avec Mathieu Beauséjour, c'est un corridor qui se trouve investi et requalifié: les raies de lumière filtrées par les stores verticaux alimentent bellement sont installation autour d'Icarus, métaphore filée de la chute du capitalisme.

Dans le hall d'entrée qui accueille les visiteurs, le Musée joue à fond la carte de la convivialité avec le bateau à voiles de Dean Baldwin. Truffé d'objets insolites, l'engin vétuste évoquant moult aventures sert de bar certains soirs. Quant à la vidéo de Lynne Marsh, documentant une production de l'Orchestre philharmonique de Berlin, le MACM lui a trouvé un contexte de circonstance pour rallier d'autres publics: l'Espace culturel Georges-Émile-Lapalme de la Place des Arts.

Du performatif

Avec cette Triennale, on peut dire que le Musée s'ouvre effectivement aux pratiques qui font de l'exposition un site où l'artiste intervient par ses actions et gestes, avec des oeuvres faites sur place ou en cours d'élaboration. Ces pratiques pullulent dans les centres d'artistes depuis nombre d'années; les voici qui entrent enfin au MACM. Emblématique de cela: Massimo Guerrera qui, pour la première fois, expose en ces lieux — hormis une intervention en 2001 dans le cadre du FIND. Son installation, hybride entre l'atelier et l'espace de méditation, sera le théâtre de rencontres avec différents convives.

Dans une autre veine, le duo Jim Holyoak et Matt Shane a entrepris de tapisser une salle de leurs dessins au graphite et à l'encre qu'ils poursuivront au cours des semaines. Les papiers pliés et aquarellés de Stéphane LaRue — qui se réinvente par la couleur — sont fixés aux murs, mais rythment l'espace et sa perception. L'apport du performatif, dans ses multiples dimensions, le Musée a d'ailleurs tenu à le souligner avec une programmation d'art vivant, le live, pilotée par la commissaire Louise Simard (les mercredis soir jusqu'au 30 novembre).

Il faut aussi relever l'intégration bien dosée dans le parcours de l'exposition d'oeuvres purement sonores. Au nombre de deux, elles incarnent des voies diamétralement opposées: Magali Babin fait entendre les sons hypnotiques captés dans les fonds marins du fleuve Saint-Laurent tandis que [The User] sature l'espace du cliquetis effréné de machines.

Sélection stratégique

Le MACM s'enorgueillit depuis le lancement de cette deuxième Triennale d'avoir mis en avant de jeunes artistes — chose qu'il n'assumait pas en 2008, où le panorama d'artistes était prévisible. Mais il s'est aussi tourné vers de «plus vieux», des rarement vus, voire des «première fois» dans ses murs — François Morelli, par exemple, l'aîné de la Triennale. Ou Claudie Gagnon, pourtant très active à Québec et dont la suite vidéo Tableaux vivants est sans doute une des oeuvres les plus ravissantes. En voulant jouer les découvreurs de talents, le Musée s'est moins lié au marché. C'est salutaire. On se retrouve dès lors avec une forte sélection d'artistes sans galerie, qui méritent cette visibilité, à l'instar d'un Jean-Pierre Aubé, fasciné par les ondes de très basse fréquence.

La présence notable dans cette Triennale de participants n'étant pas nés au Québec fait valoir que les artistes à notre époque sont plus que jamais poussés à la mobilité, voire au nomadisme. Cela témoigne surtout du pouvoir d'attraction de Montréal chez les artistes d'ailleurs. Que le Québec soit un terreau fertile pour les arts visuels actuels, on le savait; que le MACM en atteste ainsi par la formule de cette Triennale est plus nouveau et il faut s'en réjouir.

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Collaborateurs du Devoir
1 commentaire
  • Douglas Steyr - Inscrit 18 octobre 2011 23 h 11

    Nul

    Désolé de contrarier la bonne humeur ambiante. J'ai été également voir cette exposition. Quelle platitude du début à la fin. Aucune émotion ressentie, une esthétique absente. Une froideur à glacer les sangs. Un grand cube vide, blanc et frigorifique. Voilà la meilleure analogie qui me viens à l'esprit. J'ai visité l'intérieur d'un congélateur. Sur ses parois j'ai cru voir quelques chiures de mouches, paraît-il, transcendentes, de facture entendue. Les lieux communs foisonnent sans grande originalité. Non décidément à éviter, sauf pour le voilier qui pare l'entrée. Il donne envie de partir, loin, très loin.