De figurines historiques en chimères

Une œuvre de la série Contingent<br />
Photo: Photo Guy l’Heureux Une œuvre de la série Contingent

Devant les œuvres de Pierre Durette, il faut accepter de plonger dans un monde fourmillant de détails. Au premier regard, ses peintures sont de véritables champs de bataille, un fouillis en apparence improvisé. Or, il n'en est rien. Sa plus récente production confirme un travail de longue haleine, qui traite la surface du tableau tel un délicat feuilleté aux couches innombrables. Figurative, sa peinture reconsidère avec fantaisie l'épaisseur de l'histoire.

Avec cette exposition qui réunit près d'une vingtaine d'oeuvres, le jeune artiste prend aussi du galon. Il est représenté depuis 2006 par la galerie Lacerte qui, dans ses nouveaux locaux du boulevard Saint-Laurent où elle s'est réincarnée depuis peu, lui permet de tenir sa première exposition en solo en galerie.

Apprêt du support

Dans l'exposition, la série Propagation est en continuité avec les oeuvres précédentes de l'artiste qui donnaient à voir une armada de personnages évoquant des miniatures médiévales. Les silhouettes schématiques dessinées au feutre noir par l'artiste s'inspirent de figurines variées parmi lesquelles on croit reconnaître des chevaliers et des soldats de différentes allégeances. Le tracé à main levée fait apparaître des costumes et des accessoires qui ne situent que partiellement les personnages alors que par le passé, avec les séries Dévotion et Parade, l'artiste cherchait à les détailler et à les colorer distinctement.

C'est que l'enchevêtrement compliqué des figures transparentes ne serait rien s'il n'agissait pas de concert avec l'apprêt du support qui distingue ce travail récent. L'artiste a d'abord appliqué maintes couches de blanc acrylique et tout autant de médium brillant, épaississant physiquement le support qui interfère alors dans la perception du dessin, celui-ci réservé à la couche superficielle. Le plan du tableau gagne ainsi une profondeur indéfinie qui, dans certaines oeuvres de la série, est délimitée par des lavis colo-rés sous forme de quelques taches en apparence éclaboussées.

Alors que tout semblait se jouer à la surface, les lavis transforment l'espace illusoire du tableau. D'autres figures brouillent à leur tour les repères spatiaux en introduisant des ruptures d'échelle marquées. Il s'agit de dessins plus grands, éléments de la faune, de la flore et de l'histoire de l'architecture, dont les modèles ont été puisés par l'artiste dans une encyclopédie.

Myriade de motifs


Les tableaux de l'artiste retiennent ainsi longuement le regard. La myriade de motifs se déchiffre progressivement, mais renvoie de façon pêle-mêle à différentes cultures et époques, comme si l'artiste avait secoué les pages d'un livre d'histoire illustré pour en faire tomber ses figures légendaires. D'ailleurs, le pourtour épais et ondulé des tableaux donne à ces surfaces l'apparence d'un papier artisanal. L'artiste, qui a aussi une pratique soutenue en gravure, travaille souvent avec le papier, qu'il a même déjà marouflé sur un support. Sans utiliser ici du vrai papier, Durette renforce une référence au passé en donnant l'impression qu'il s'agit de pages tirées d'un vieux grimoire.

Dans une nouvelle série intitulée Contingent, dont trois éléments sont exposés, l'artiste déploie autrement les composantes qu'il a forgées au cours des années. Cette fois, la composition est concentrée au milieu du tableau où le dessin retrouve sa contenance, sa précision. Les motifs, divinité, chevalier en armure, obélisque et serpent, entre autres, y sont détaillés, mais emboutis l'un dans l'autre, construisant des chimères improbables. L'artiste a d'ailleurs transposé deux de ces monstres sous forme de sculpture, de petites porcelaines blanches présentées sur un socle.

Cette toute dernière production, qui n'est toutefois pas pleinement aboutie, prouve que l'artiste évite de se cantonner dans une recette, piège qui n'est pas évident à éviter pour un travail comme le sien qui fraye avec le décoratif et l'illustration. Pierre Durette se moquait déjà du vérisme habituellement prêté aux figurines historiques et, indirectement, à l'autorité des savoirs. Il semble vouloir mettre de plus en plus ces jouets plutôt sérieux, moins innocents qu'il n'y paraît, au service d'un univers fantaisiste.

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Collaboratrice du Devoir