Le Musée des beaux-arts de Montréal revu et corrigé

Financé à 41 % par le secteur privé, sous l’égide du mécène Pierre Bourgie (au centre) et de la directrice du MBAM, Nathalie Bondil (à gauche), le pavillon Claire et Marc Bourgie d’art québécois et canadien est l’heureux résultat d’efforts conjoints des secteurs public et privé. Renovée et convertie en salle de concert, l’église Erskine and American incarne aujourd’hui l’aboutissement souhaité de l’intégration des arts à la musique.  <br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Financé à 41 % par le secteur privé, sous l’égide du mécène Pierre Bourgie (au centre) et de la directrice du MBAM, Nathalie Bondil (à gauche), le pavillon Claire et Marc Bourgie d’art québécois et canadien est l’heureux résultat d’efforts conjoints des secteurs public et privé. Renovée et convertie en salle de concert, l’église Erskine and American incarne aujourd’hui l’aboutissement souhaité de l’intégration des arts à la musique. 

La directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, Nathalie Bondil, ne fait jamais les choses à moitié. En même temps qu'était lancée La planète mode de Jean Paul Gaultier, une des expositions les plus médiatisées de l'histoire du musée, l'increvable directrice planchait sur l'aménagement du tout nouveau pavillon d'art québécois et canadien. Chantier majeur, ce bijou d'architecture doublera le nombre d'œuvres exposées du patrimoine national.

Mais comme si cela n'était pas assez, la tornade brune a décidé qu'en toute logique, le déplacement d'oeuvres dans ce nouvel écrin commandait un réaménagement complet de toutes les autres salles du musée. Un genre d'effet domino, enclenché de la cave au grenier.

Le rutilant pavillon de marbre qui sera inauguré jeudi prochain n'est donc que la partie visible du «big bang» décidé par Nathalie Bondil sur les 10 920 mètres carrés de surface d'exposition du «vieux musée». Aucun des pavillons n'a été épargné par ce vent de changement. Requinqué, le musée de la rue Sherbrooke ajoute non seulement une corde de plus à son arc avec ce pavillon, mais se paie au passage un «lifting» complet.

«En déplaçant Borduas et Riopelle dans le nouveau pavillon, il fallait revoir nos salles dédiées à l'art contemporain, réévaluer nos collections et actualiser nos connaissances. On en a profité pour passer en revue l'ensemble de la collection permanente», expliquait tout bonnement cette semaine Nathalie Bondil, inspectant tantôt un Veronese, tantôt un Rembrandt.

Bref, l'entrée en scène du flamboyant pavillon d'art canadien ne portera en rien ombrage aux autres collections. «Il a fallu recréer l'unité dans ce musée qui s'est développé au fil des ans de façon pavillonnaire, un peu anarchique», explique Bondil, en bondissant d'une oeuvre à l'autre, l'oeil alerte.

L'ensemble de ce «grand dérangement» aura nécessité 12 610 heures de travaux de restauration des oeuvres, gonflé de 20 % la superficie d'exposition totale du musée, tout en doublant celui consacré aux oeuvres québécoises et canadiennes.

Une pièce de musée

Embrassant l'église Erskine and American, le cube de marbre conçu par les architectes Claude Provencher et Matthieu Geoffrion pour le nouveau pavillon d'art canadien se présente aujourd'hui comme une sculpture offerte au grand jour. À l'intérieur, la scénographie théâtrale conçue par Daniel Castonguay tranche avec le passé. D'étage en étage, les oeuvres sont mises en scène à la faveur de murs saturés de couleurs, de niches théâtrales et de piédestaux, rappelant les ateliers d'artistes. L'art inuit se découvre derrière d'immenses panneaux blancs, plantés comme des icebergs. Dans l'ombre, les sculptures de pierre se découpent sur l'acier mat couleur de nuit arctique.

Dans le fascinant parcours muséographique ciselé par Jacques Des Rochers, conservateur de l'art québécois et canadien, les clins d'oeil sont légion. Les dialogues s'instaurent entre les oeuvres, les époques se répondent. Des troncs lancés vers le ciel embrassent l'art des peuples de la côte ouest. Un masque haïda côtoie une sculpture contemporaine, alors qu'un Christ en croix voisine la vidéo d'une artiste autochtone.

«Il y avait une volonté de scénographier qui valorise l'expérience de la visite. C'est ce qu'on appelle le théâtre de la mémoire. On a voulu favoriser une compréhension immédiate du sujet», explique Nathalie Bondil, intarissable devant les nouvelles acquisitions venues enrichir la collection. Ici, un Lawren Harris donné l'an dernier, évalué à près de 1,7 million. Plus loin, la plus importante collection de James Wilson Morrice au Canada, lequel est côtoyé par de nombreux Marc-Aurèle Fortin. Accrochage bigarré, bancs élancés et mur de bronze présentent les premiers académistes dans une salle aux airs de salon. Les peintres de la modernité se déploient au premier niveau, alors que le «Temps des manifestes» reçoit le traitement royal. Au rez-de-chaussée, Riopelle, Ferron et Roussil ouvrent grande la porte aux visiteurs.

Avec tout le luxe de l'espace qui leur est dû, des oeuvres monumentales des signataires de Primes d'yeux et de Refus global explosent dans la lumière. Les oeuvres de Pellan, de Barbeau, de Gauvreau et de Tonnancourt font caucus, dans un flot continu rendu cohérent par l'accrochage. La dernière toile peinte par Borduas ponctue un mur complet dédié au peintre automatiste, relayé en toute logique par les Molinari, Tousignant et autres plasticiens. Une salle dédiée rend hommage à Riopelle, dont les bronzes s'offrent sur des socles fabriqués de la main même du maître de l'île aux Grues.

Sous les pavés, l'avant-garde québécoise des années 60 et 70 révèle son audace dans la galerie souterraine qui plonge en diagonale sous la rue du musée. Dans l'espace flotte un canot de glace peint à la bombe par Riopelle. En fond de salle, la plus grande toile jamais réalisée par le signataire de Refus global (près de trois mètres par quatre), Iceberg no 1, exposée en 1979 à la galerie Maeght à Paris, est présentée pour la première fois en sol canadien. Près du hall d'entrée, La famille, un totem de bois de Robert Roussil que la police avait confisqué en 1949 parce que jugé indécent par les dames du Golden Square Mile, retrouve enfin sa place entre les murs du MBAM.

Une expérience multisensorielle


Dans le pavillon Desmarais, l'expérience chromatique a été poussée à son paroxysme. Orange brûlé, bleu royal, pourpre et ocre profond enveloppent les murs des salles dédiées aux maîtres anciens et aux premiers peintres modernes. Confectionnées dans des bois exotiques fidèles à chaque époque, des cimaises dignes des cabinets magnifient l'effet salon. Au terme d'un tour complet du propriétaire, Nathalie Bondil insiste sur la qualité de l'expérience muséale qui est à l'origine du branle-bas de combat imposé à l'ensemble de la collection permanente.

«Il faut permettre aux gens de s'arrêter, de faire une pause. C'est important dans un monde où on zappe constamment!», insiste-t-elle. Pas moins de 75 étapes audio jalonnent le parcours de l'art québécois et canadien. Grâce à des oeuvres musicales, mais aussi à de précieux extraits sonores, on pourra entendre Roussil commenter l'«arrestation» de sa propre sculpture, où écouter Marcelle Ferron confier l'émotion provoquée par le décès précoce de sa mère. «La musique renforce l'observation. Chopin vient donner une tout autre dimension à l'observation de ce portrait de Chasseriau, inspiré par la musique du compositeur polonais», insiste Bondil.

Mettre le pied au musée doit provoquer une expérience sensorielle, visuelle et auditive, insiste la directrice, fière de son musée, changé de pied en cap. Une expérience digne de faire entrer un musée du XIXe siècle de plain-pied dans le troisième millénaire, là où l'art, l'histoire, la musique et la matière entrent joliment en collision.