Le fil de la vie

Untitled Gorgonzola (détail), de Cristina Núñez <br />
Photo: Source Centre Skol Untitled Gorgonzola (détail), de Cristina Núñez

Avec ses vingt-cinq solos, sa douzaine d'adresses et sa kyrielle d'images, le Mois de la photo à Montréal 2011, en cours depuis deux semaines, est un véritable marathon visuel. Le visiteur zélé peut d'autant plus s'essouffler que les corpus en série semblent dominer.

Il faut dire que le thème, «Lucidité. Vues de l'intérieur», appelle ce genre d'éclat. Quand il est question de «repérer les conflits qui se déroulent en nous-mêmes», comme l'énonce la commissaire Anne-Marie Ninacs, il est difficile de s'en tenir à l'expression d'un seul sentiment. Joies, peurs, quiétudes, angoisses s'entremêlent.

Feldmann et Kimsooja


Observer, quantifier et révéler le cycle de la vie comme le fait Hans-Peter Feldmann dans 100 Jahre amène ces sentiments contraires qui habitent l'humain. 100 Jahre, ce sont 101 portraits, que l'artiste allemand a tirés de son entourage. Chaque individu, du bambin de 8 mois à la mamie de 100 ans, devient l'emblème, le représentant de son âge. S'ils gardent leur identité, qui avec le sourire, qui au regard crispé, ils sont tout de même, quelque part, le miroir de l'artiste, notre miroir.

La mise en place au centre Dazibao, en résidence à la Cinémathèque québécoise depuis plus d'un an, a la force d'enrober le visiteur, de le toucher et de l'inclure dans ce processus auquel on ne peut échapper. Le choix du noir et blanc, la présentation linéaire, chronologique, et la répétition de poses simples, assis ou debout, donnent à l'ensemble son unité, son côté universel. Fedmann n'impose pas un discours, mais 100 Jahre parle nécessairement de la vie, du vieillissement et de cette inévitable mort qu'il faut accepter.

Le travail vidéo de Kimsooja a une forte teneur performative. Les actions de l'artiste sud-coréenne, peu exubérantes, invitent cependant à la méditation. Sa performance est une non-action, du moins dans la série à six écrans intitulée A Needle Woman, projetée à la maison de la culture Frontenac. Kimsooja se filme immobile dans des rues très animées, au milieu de foules. On ne la voit que de dos, comme pour bien signifier l'absence d'expressivité.

Avec ses six canaux de diffusion, présentés en simultanée sur un même mur, l'oeuvre offre une habile illustration de la diversité culturelle et du rapprochement des peuples. Chaque écran montre une ville, N'Jamena au Tchad, Rio, Jérusalem, parmi d'autres. Pourtant, il n'y a ni cacophonie ni disparité. Le silence aide bien sûr à l'unité de l'ensemble. L'attitude passive de l'artiste, cette femme-aiguille du titre qui s'immisce en terrain «ennemi», apaise les tensions, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur du cadre.

S'il y a choc culturel, il l'est sans rupture, sans violence. L'exercice comportait sans doute des risques, d'où l'à propos de la métaphore de l'aiguille: elle peut blesser, mais avec calme et résignation, elle tisse et réunit.

La thérapie de Cristina Núñez


Moins zen, davantage dans l'exubérance et proche de l'expérience exutoire, la série Someone to Love de l'Espagnole Cristina Núñez est aussi la plus disparate des trois corpus. Cet ensemble autobiographique, en évolution depuis 1988, réunit des archives familiales, des autoportraits, certains très crus, et des images de qualité amateur. Il est exposé au centre Skol, au Belgo.

La figure de l'artiste, insérée tout au long de ce parcours en deux rangées (grands formats en haut, petits en bas), fonctionne aussi comme une aiguille. Et comme l'accrochage suit une logique chronologique, voire thématique (les ancêtres, papa et maman, la crise de l'adolescence, l'âge adulte...), Someone to Love demeure ordonnée. La série apparaît dès lors comme une sorte de thérapie. Elle pourrait agacer, mais Cristina Núñez met ce qu'il faut de poésie et de rythme pour la rendre, disons, tolérable. Comme la vie, finalement, que l'on espère équilibrée entre joies et souffrances.

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Collaborateur du Devoir