À Baie-Saint-Paul, un journal dans l'arène de l'art

En procédant à l'inauguration de sa 21e édition, le Symposium international d'art contemporain de Baie-Saint-Paul est parvenu à l'âge de la maturité, l'âge où, le cumul des expériences passées aidant, on fait montre habituellement d'une plus grande sûreté de jugement dans ses choix et orientations artistiques. À l'instar des autres manifestations d'art contemporain qui revendiquent une envergure et une reconnaissance internationales, le Symposium de Baie-Saint-Paul suscite toujours, bon an mal an, de nombreuses et démesurées attentes de la part d'un public de plus en plus exigeant. En supposant que la graine semée par feu Françoise Labbé en 1982 ait finalement produit avec le temps un beau fruit bien mûr, la récolte de 2003 saura-t-elle satisfaire les espoirs des uns et répondre aux désirs des autres?

Le temps, celui qu'il faut pour élaborer une oeuvre, la mettre au point, la roder, en fonctionnant sur le mode de l'essai et de l'erreur par exemple, voilà justement des aspects du temps à l'oeuvre dans la pratique que le nouveau directeur artistique de l'événement, Gaston Saint-Pierre, entend souligner. Pendant l'entrevue qu'il nous accordait au Café des artistes (café situé en plein coeur d'une pléthore de galeries de chromos d'un clinquant tel qu'elles finissent par oblitérer totalement la présence de l'art contemporain dans la vallée du Gouffre), il précise ses intentions en parlant avec circonspection, comme s'il marchait sur des oeufs. Quand il s'agit d'aborder l'épineuse question du thème de la manifestation — thème qui avait disparu l'an dernier mais qui a été remis à l'honneur cette année —, il tient à préciser qu'il faut plutôt considérer le thème choisi, soit «l'idée d'un journal personnel ou public», comme un simple «cadre de travail» proposé aux artistes. La nuance revêt une importance cruciale à ses yeux car elle indique un changement d'attitude. Ainsi, même s'il semble prendre très au sérieux son nouveau rôle d'aiguilleur du ciel de l'art contemporain en août dans Charlevoix, c'est avec souplesse qu'il interviendra auprès des artistes, leur laissant l'entière liberté de suivre ou de s'écarter de son «cadre de travail». D'ailleurs, concède-t-il, il se perçoit davantage comme quelqu'un qui peut apporter aux artistes un commentaire externe sur leur travail, non pas comme celui à qui il reviendra d'arbitrer les inévitables différends de la vie en communauté, mais comme quelqu'un avec qui le dialogue est facile à engager et peut donner lieu, idéalement, à de fécondes remises en question et à d'imprévisibles productions artistiques.

Mais qu'en est-il exactement des paramètres de ce cadre de travail préétabli qui se veut non astreignant? À lire le texte publié à l'intérieur du dépliant promotionnel, on pourrait penser que Gaston Saint-Pierre cherche tout simplement à provoquer une prise de conscience sur l'importance du temps dans le processus de réalisation d'une oeuvre plastique: «Se déroulant sur une période d'un mois, l'événement du symposium amène presque naturellement les artistes à marquer ponctuellement et chroniquement l'actualité du temps qui passe, très souvent sous la forme d'une construction d'une mosaïque qui s'accroît progressivement chaque jour. Considéré parfois comme un art secondaire, le journal devient curieusement avec le temps un témoignage historique sur la façon dont un artiste aménage son temps, continuellement partagé entre les préoccupations du quotidien et les grands questionnements sur l'art.» Énoncé en ces termes, et si l'on se fie à l'horloge en arrière-plan de l'affiche annonçant l'événement, c'est le temps «calendaire» qui semble avoir été privilégié parmi toutes les modalités que comporte cette grande catégorie existentielle. Le temps calendaire, comme l'appelle le philosophe français Paul Ricoeur, c'est celui qui scande, ponctue, rythme et divise en unités les instants ou les moments qui se succèdent suivant une irréversibilité qui donne prise à bien des spéculations métaphysiques. Le temps mis au programme par Gaston Saint-Pierre est donc un temps partagé entre les activités quotidiennes et celles de l'esprit. C'est un temps qui devient un agent actif et structurant puisqu'il est toujours, en quelque sorte, à pied d'oeuvre avec les artistes. Il est leur plus fidèle allié.

Le temps comme un étau

Mais proposer pareil «cadre de travail», c'est également, à un niveau moins abstrait et plus pragmatique, offrir aux artistes l'occasion de concilier un mode de production artistique assez spécifique — le journal — à la formule contraignante du symposium. Car si le directeur artistique du symposium parle du temps qui passe, qui s'accroît, et inscrit la pratique dans la durée et la longévité, l'artiste sait bien, lui, qu'une fois plongé dans l'arène de l'art que devient l'aréna sportif Luc et Marie-Claude pendant le symposium, quand il se prend à penser à la marchandise qu'il aura à livrer, tout à coup, le temps se resserre sur lui comme un étau. Or, le temps et l'énergie passés à convaincre le public, par toutes sortes d'arguments, que l'art contemporain, «ce n'est pas n'importe quoi», contrairement à ce qu'en pensent ses contempteurs, qui sont légion dans les parages, ce temps-là, c'est un temps ravi au temps précieux qu'il doit passer à produire de l'art.

Le «cadre de travail» proposé s'avère par conséquent fort bien réfléchi, voire un peu rusé. La réalisation d'un journal, qu'il s'agisse d'un journal de bord personnel ou public, exige assiduité et régularité, oblige à de perpétuels retours et à un entretien quotidien. La forme du journal de bord convient comme un gant à la formule du symposium puisqu'elle mise essentiellement sur la présence assidue et soutenue des artistes. Après tout, c'est grâce à leurs prestations en direct que l'événement conserve toute son originalité et son dynamisme. «Performer» en public plusieurs jours par semaine, c'est bien entendu un défi que les artistes qui soumettent leurs candidatures sont prêts à relever. Leur proposer d'adopter la forme du journal comme cadre de travail, même si celui-ci se veut non rigide, non seulement aide à faire passer les heures, mais c'est un peu aussi, dans ce contexte si particulier qu'est le Symposium de Baie-Saint-Paul, «faire de nécessité vertu».

Le statut des artistes

Un autre changement subtil à signaler concerne le statut des artistes participants. Il n'y aura plus, s'il n'en tient qu'à Saint-Pierre, de distinction nette entre artistes invités et artistes sélectionnés. Dans les faits, les trois quarts des artistes ont bel et bien été sélectionnés sur présentation d'un dossier et la balance ont été invités en bonne et due forme; sélections faites et invitations adressées en fonction du thème qui n'en est pas vraiment un, bien entendu. Mais on veut éviter les étiquettes et, surtout, on tente de réduire les tensions que pouvaient entraîner les privilèges accordés aux plus chevronnés, les artistes seniors. Tous les artistes seront donc traités sur un même pied d'égalité. Et si l'on en juge par le sobre accrochage d'oeuvres récentes réalisées par les artistes de la cuvée 2003 au Centre d'exposition, tout porte à croire que ce souci d'équité sera également appliqué ailleurs; ce qui devrait émousser le climat tristement académique que le rapport maître à élève ne manquait pas de dégager parfois.

Le directeur artistique caresse également le désir de constituer une exposition cohérente en sélectionnant les meilleures oeuvres réalisées à l'issue de la compétition, qui n'en est pas vraiment une, il va sans dire. Cette exposition serait présentée ailleurs au Québec, dans un endroit qui reste à déterminer. À ce stade-ci, bien malin serait celui qui pourrait anticiper la qualité des résultats qu'il obtiendra effectivement. Néanmoins, si l'on se fonde sur les quelques pièces regroupées dans la salle principale du Centre d'exposition, tous les espoirs sont permis. Josée Pellerin a réalisé un triptyque représentant de vastes vues aériennes en noir et blanc au-dessus desquelles plane une tortue géante qu'elle a esquissée à larges traits. La texture écaillée de la carapace est étroitement et habilement imbriquée au relief de la terre, produisant ainsi une interpénétration d'espaces géographiques qui a pour effet de suspendre momentanément le voyage de son «nomade» reptile. À cette participation, ma foi plutôt convaincante, font face deux tableaux de Christine Major, jeune artiste expérimentée qui poursuit une profonde réflexion poétique sur la peinture. Un des deux tableaux exposés (Perturbation atmosphérique, 2003), quoique sa composition repose sur la convention un peu éprouvée qui consiste à percer des fenêtres lumineuses dans l'étendue plus sombre de l'écran du tableau, témoigne d'une exploration sensible des effets de clair obscur et d'une recherche de qualités chromatiques tout à fait exceptionnelles. Son interprétation des humeurs et soubresauts du temps qu'il fait au dehors est un pur ravissement pour l'oeil.

Le poète, cinéaste et artiste acadien Herménégilde Chiasson s'est également commis dans la discipline de prédilection du symposium, la peinture, que la nouvelle équipe de direction du symposium est loin de renier. Les deux vibrants, pour ne pas dire troublants tableaux qu'il expose ne font pas dans la dentelle. De larges lignes blanches grossièrement peintes tracent un profil homme qui se découpe violemment sur des fonds tachetés de couleurs. Par le biais d'un système de flèche qui n'a, à première vue du moins, rien de scientifique, l'artiste cherche à localiser le(s) siège(s) de la douleur dans le corps humain. Tranchant!

Autre participation à souligner, participation qui colle de plus près cette fois au «cadre de travail» proposé, celle du Néo-Écossais Chris Lloyd. Le dépliant du symposium reprend un entrefilet du New Brunswick Reader signé par John Mazerolle qui se lit comme suit: «Dans le cadre d'un projet artistique, depuis le 29 février 1999, Chris Lloyd envoie chaque jour une lettre au bureau du premier ministre du Canada. D'habitude, Lloyd [...] raconte au premier ministre les menus détails de sa journée (l'heure à laquelle je me suis réveillé, les petits boulots qui m'attendent... ), puis termine par une question: comment s'est passée la journée de Jean?, rêve-t-il à son travail? quel est d'après lui le destin de l'univers? L'artiste originaire de Saint-Jean a envoyé à ce jour plus de 200 lettres et n'a aucune intention de cesser.» Passons outre l'intérêt proprement esthétique des huiles sur contreplaqué qui accompagnent ces lettres puisqu'il est intentionnellement nul. Comment résister à un humour pareil? Enfin, dernier coup de coeur, d'un humour tout aussi fin, de cette exposition sans prétention mais qui donne tout de même un avant-goût utile de ce qui se prépare au symposium, le travail de l'artiste d'origine bosniaque Sadko Hadzhasanovic.

Ce dernier présente, entre autres choses, une huile et transfert photographique sur toile intitulée Familiy Tree - After Mondrian, 2003.

L'artiste s'est fabriqué un arbre, vieux de cinq cents ans, en agglutinant au-dessus d'un tronc des cactus aux aiguilles bien effilées. L'arbre très personnel ainsi obtenu a produit au fil des siècles de juteux fruits: Jimmy (Hendrix), Zapata, Maximilien Robespierre, Tito, James, Che... et Sadko.

Comme par les années passées, le symposium présente un programme de causeries avec les artistes, un forum et quelques spectacles. Pour renseignements: .

Le Symposium international d'art contemporain de Baie-Saint-Paul

11, rue Forget

Du 1er août au 1er septembre

Artistes: Yasuko Asada, Anne Brégeault, Sylvaine Chassay, Herménégilde Chiasson, Julie Dallaire et Édith Normandeau, Sadko Hadzihasanovic, Chris Lloyd, Christine Major, Josée Pellerin, Vida Simon.