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Drames latents ou survenus

Deux œuvres sans titre de l’exposition Infortunes, de Catherine Plaisance<br />
Photo: Source Galerie Simon-Blais Deux œuvres sans titre de l’exposition Infortunes, de Catherine Plaisance

On la savait intéressée par le thème de la catastrophe. Catherine Plaisance, depuis le milieu des années 2000, campe dans ses œuvres des scènes frappées par le drame. Alors que la photographie se révélait être le lieu de prédilection pour de telles projections imaginaires, quoiqu'inspirées du réel, voici que l'artiste confirme son plus récent penchant pour le modèle réduit. Au cœur de l'exposition Infortunes présentée chez Simon-Blais, le site reproduit en miniature respire pourtant la douce quiétude.

Il s'agit d'une réplique de la maison familiale à la campagne où l'artiste a passé son enfance. Visiblement, elle en garde de bons souvenirs. Mais le choix de retenir pour modèle ce lieu connu semble plutôt motivé par un désir d'exactitude et de connaissance intime du territoire. D'où cet effet de vraisemblance qui se dégage de l'ensemble, riche en détails. Grâce à la familiarité engagée par cette scène, au demeurant dépourvue de présence humaine, les productions visuelles autour, des photographies et une vidéo, contrastent brutalement. Comme il en est des tragédies, catastrophes naturelles ou autres, l'exposition nous confronte efficacement à cette réalité que l'impensable peut arriver même là où le calme semble régner durablement.

Les images sont tirées de la maquette que l'artiste a captée de près avec sa caméra, éclairage artificiel à l'appui. Chaque fragment s'arrête sur une situation, théâtre d'un drame latent ou déjà survenu qui montre, par exemple, une voiture accidentée sous un arbre renversé, un chien aboyant au-dessus d'un large trou dans la terre. Des personnages apparaissent çà et là, renforçant la sensation de danger, comme dans l'image, somme toute allusive, où une femme regarde la cour obscure depuis son balcon.

Quant à la vidéo, elle est tournée avec une caméra subjective, à la Blair Witch Project, qui avance sur le terrain, recréant une marche dans la nuit éclairée par une lampe de poche. La lumière révèle peu à peu les dégâts causés par une source inconnue dont la nature semble multiple. Le climat mystérieux jeté par cette vidéo est cependant vite dissipé par les bruits de pas qui sont grossièrement simulés. Ces représentations, touchées ou non par la catastrophe, évitent de trancher entre le possible et l'impossible.

Ambiguïté dérangeante

Avec cette récente production, Catherine Plaisance, qui, encore récemment, était surtout associée au collectif Les Fermières obsédées qu'elle a cofondé en 2001 et dont elle a pris congé en 2009, donne de la maturité à sa pratique en solo. De la critique plus convenue qu'elle faisait du confort trompeur et superficiel des banlieues, elle en arrive maintenant à traiter avec plus de finesse du sujet de la catastrophe, évitant de réitérer le sensationnalisme dont les médias raffolent.

L'artiste convainc davantage aussi parce qu'elle a mis de côté une démarche en apparence moralisatrice du mode de vie banlieusard, au profit d'une complexe mise en scène qui brouille constamment les repères temporels. Car, en effet, que sait-on vraiment de ces tragédies? Viennent-elles juste de balayer la quiétude d'une famille ou sont-elles arrivées il y a longtemps, si bien qu'il n'en reste plus de traces, comme en témoigne la maquette? L'exposition crée donc une ambiguïté dérangeante en ce qui a trait aux temps (uchronie ou dystopie) et aux distances (ici ou là-bas) en mettant en quelque sorte à portée de la main des réalités lointaines pour les visiteurs.

Cette exposition a été rendue possible grâce au prix Sylvie-et-Simon-Blais pour la relève en arts visuels, dont Catherine Plaisance est la lauréate cette année. Rappelons que le prix, créé par la fondation Sylvie-et-Simon-Blais, est également assorti d'une bourse de 1500 $ et est décerné à un finissant de maîtrise en arts visuels d'une université québécoise. Depuis sa création, il a été remis à Karen Zalamea (2009) et à Stéphane Dionne (2010).

Le paysage autrement

L'autre exposition en cours chez Simon-Blais, qui a été pensée pour voisiner celle de Catherine Plaisance, réserve de belles pièces. Noire campagne réunit des oeuvres de sept artistes ayant en commun de représenter des paysages aux aspects sombres et menaçants. La forêt en miniature de Graeme Patterson est des plus inquiétante, elle dont les cerfs s'animent bruyamment. Il est aussi fort à propos de revoir ici une partie de la série des Lieux mêmes, de Bertrand Carrière. Les photos qu'il a prises, à la fin des années 2000 dans le nord de la France, montre une campagne où les horreurs de la Première Guerre mondiale ne sont parfois plus discernables. Le photographe réactive ainsi la mémoire bien cachée d'un territoire qui a fini par panser ses plaies.

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Collaboratrice du Devoir