Arts visuels - L'Arsenal, un paquebot pour l'art au coeur de Montréal

La galerie Division, une des deux galeries qui ont trouvé refuge à L’Arsenal
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La galerie Division, une des deux galeries qui ont trouvé refuge à L’Arsenal

Une nouvelle adresse à Montréal pour ceux qui se passionnent pour les arts visuels: L'Arsenal, immense édifice situé dans Griffintown qui regroupe diverses galeries et un vaste espace dédié à des expositions d'envergure. Un espace tout à fait inusité situé au 2020 de la rue William.

Ce paquebot, c'est du jamais vu à Montréal. Il a émergé le printemps dernier, près du canal de Lachine. Les deux galeries qui y ont trouvé refuge, Division et René Blouin, ont déjà accueilli leurs premiers visiteurs en mai, sur un étage tout chic. L'Arsenal doit son nom à l'ancien chantier naval que ses murs abritaient à une autre époque. Son nom est aussi un clin d'oeil à l'Arsenale de la Biennale de Venise.

Il restait encore à aménager le hangar, immense hall d'entrée de près de 2000 mètres carrés destiné au déploiement de grandes manifestations. L'espace est enfin prêt pour accueillir le Mois de la photo 2011, qui y tiendra une bonne partie de sa programmation.

Le projet d'un collectionneur

L'Arsenal est le projet du collectionneur et entrepreneur Pierre Trahan. Ses oeuvres personnelles, et celles de sa femme Anne-Marie, sa galerie (Division) et son argent forment l'armature du navire.

Pierre Trahan dirige Darcarome, une entreprise de Brossard spécialisée dans les «huiles essentielles». Il se fait volontiers très discret. Combien a coûté l'aménagement de L'Arsenal? Une fortune, à n'en pas douter. Mais combien? Nul ne le sait. On susurre tout au plus que l'affaire a coûté «des millions», comme l'affirmait d'ailleurs le principal intéressé lors d'un entretien au Devoir en décembre 2010.

La façade métallique et un pont jaune amovible constituent la signature de L'Arsenal. À mi-chemin entre la Fonderie Darling, dans le Vieux-Montréal, et la Parisian Laundry, dans Saint-Henri, il comble un vide. Plus vaste, L'Arsenal veut aussi, à la différence de ces deux voisins-là, tout réunir, marchands autant que grandes manifestations. Son caractère mixte en fait d'emblée sa force.

Un chantier rassembleur

Pierre Trahan préfère laisser «parler ses actions», selon Jean-François Bélisle, le directeur général de L'Arsenal. Le complexe se fait déjà connaître auprès d'un milieu en manque de chantiers rassembleurs, même s'il ne sera inauguré dans son intégralité qu'avec l'ouverture du Mois de la photo, début septembre.

Jean-François Bélisle a quitté la direction de l'Association des galeries d'art contemporain (AGAC) pour veiller sur L'Arsenal. Il planche ces jours-ci sur la préparation de quatre expositions destinées au grand hangar-hall d'entrée. Ce sont quatre expositions qui doivent devenir annuelles, en collaboration avec la communauté, les musées, des fondations privées, des galeries et des centres d'artistes. «Je ne réinvente pas la roue. Je veux seulement qu'on se donne la main», affirme Bélisle.

Sans projet concret sur les rails pour l'instant, il a cependant des idées pour l'après-Mois de la photo, en janvier. «L'espace exceptionnel» qu'il gère sera consacré exclusivement à l'art contemporain. «Il n'y aura pas d'art étrusque», dit-il, en référence amusée au projet annoncé au hangar 16 du Vieux-Port.

«On provoque une grosse vague, reconnaît un humble Jean-François Bélisle. Nos visées sont grandes, mais elles ne se feront pas au détriment du reste. On est une institution importante, parmi d'autres.»

Selon Rhéal Lanthier, président de l'AGAC, «autant de ressources financières surprend. On pense encore qu'il n'y a pas, ici, de gens fortunés qui s'intéressent à l'art. Voilà un signe que Montréal n'est plus une petite scène». Pour lui, L'Arsenal est à envisager comme un nouveau pôle en tourisme culturel.

Marie-Josée Lafortune, directrice du centre Optica, est du même avis. «Des investissements privés de cette envergure à Toronto, on en voit, note-t-elle. À Montréal, on a peu d'exemples, à part le CCA [Centre canadien d'architecture], mais il est exclusif à l'architecture.» Ainsi, elle s'attend à ce que ce «gros joueur» dynamise le milieu.

Une personnalité du milieu qui requiert l'anonymat se demande cependant pourquoi la fortune consacrée à L'Arsenal ne sert pas à consolider les infrastructures existantes, à l'instar de celle consacrée par Nick Tedeschi à la Parisian Laundry. «C'est décevant, dit-elle, que les riches collectionneurs agissent ainsi. On s'attend à ce qu'ils soutiennent le marché, pas à ce qu'ils deviennent ses concurrents.»

Yann Pocreau, artiste et coordinateur du centre Clark, voit pour sa part d'un bon oeil toute cette «démesure»: «On ne peut pas critiquer un mécène de se lancer dans un [tel] projet, aussi gros soit-il. Ça frise le presque trop, mais pourquoi s'en plaindre? Je préfère voir naître ce genre de projets, quasi démesurés, qui donneront, même à plus petite échelle, des envies à d'autres.»

Pierre Trahan mise sur les revenus de location du hall pour couvrir ses frais. Dans cet espace, 1000 personnes peuvent être assises et on peut en loger le double debout. Des espaces de cette taille pour de grands cocktails sont rares, selon Jean-François Bélisle, qui confie qu'une douzaine de réservations ont déjà été prises pour novembre et décembre. Et pas question de retirer l'art le soir de bal: un budget supplémentaire est prévu pour en assurer la sécurité. «Le but ultime est d'amener toute cette clientèle à l'art. Par année, ça pourrait faire 50 000 personnes qui le découvrent», dit-il enthousiaste.

La salle, en tout cas, est assez vaste pour accueillir n'importe quel Richard Serra. Mais pour l'instant, c'est sur le local que l'on mise. Le Mois de la photo, événement international conçu ici, en est le premier bénéficiaire. L'organisme dévoilera d'ail-leurs à L'Arsenal le contenu de sa 12e édition, dès mercredi. La commissaire invitée, Anne-Marie Ninacs, avoue déjà qu'elle n'avait jamais bénéficié jusqu'ici d'un endroit au potentiel aussi vaste. «J'ai pu dessiner, dit-elle, l'espace tel que je le souhaitais. C'est un carré de sable qu'on a construit. Ce sont des conditions idéales.»

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Collaborateur du Devoir

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