John Currin et Berlinde De Bruyckere: deux formes de répulsion

Rachel in Fur (2002), de John Currin<br />
Photo: © John Currin. avec la permission de la Gagosian Gallery Rachel in Fur (2002), de John Currin

Des orientations prises par la DHC/Art depuis ses débuts en 2007, c'est celle célébrant les artistes étrangers de renommée internationale qui domine. Aussi, les expositions en solo y sont plus nombreuses que les expositions collectives construites autour d'un thème, dont les rares mais réussis exemples furent Re-constitution et Survivre au temps. L'approche privilégiée par la fondation privée a l'avantage de faire connaître au public montréalais le travail de figures consacrées, comme celui des deux artistes exposés en ce moment: John Currin et Berlinde De Bruyckere.

Si l'un et l'autre des artistes font l'objet d'une exposition distincte, ce que souligne par ailleurs leur emplacement dans des bâtiments différents, le commissaire John Zeppetelli tient à faire valoir des rapprochements entre leur production. Les oeuvres aux rendus si divergents partagent en effet un rapport à l'art du passé, que ce soit, chez Currin, par sa technique de peintre ancien, ou, chez De Bruyckere, par ses références à l'iconographie chrétienne. On peut ajouter aussi que les portraits peints par lui et les sculptures façonnées par elle ont ce qu'il faut pour susciter la répulsion, mais les raisons de ce dégoût sont bien dissemblables.

Portraits peu flatteurs

Des deux artistes, c'est John Currin qui est le plus connu, et le plus controversé. Sa percée dans le monde de l'art remonte aux années 1990 à New York. Il peint depuis cette époque des portraits en employant une technique académique qui rend son travail quelque peu anachronique, en décalage avec les stratégies d'avant-garde qui étaient prisées lorsqu'il a commencé, comme la photographie couleurs grand format. La prédilection de l'artiste pour un savoir-faire classique et ses représentations de la femme mettant l'accent sur des apparences peu flatteuses ont alimenté, et alimentent toujours, une certaine méfiance à l'endroit de son travail, qui trouve toutefois nombre d'adeptes, dont de riches collectionneurs, qui y voient plutôt un art ironique à l'efficacité incomparable.

L'exposition décline sur quatre étages les tableaux du peintre américain, offrant un panorama révélateur des périodes» marquant une production plutôt hétérogène, tantôt terne et sobre, tantôt légère et grivoise. C'est là une galerie de personnages, principalement féminins, dépeints avec satire, leurs corps rendus grotesques par des disproportions et des expressions exagérées, à l'exemple d'un traitement caricatural. Le ridicule de ces filles plus ou moins mûres se confirme par l'exhibition de sourires inévitablement niais. L'artiste mène ainsi en maniériste une parodie explicite, voire facile, de la femme définie comme objet du regard, comme image.

Currin puise d'ailleurs ses références dans un répertoire visuel élargi intégrant la culture populaire, allant du chromo à la pornographie. C'est par cette imagerie, dans une série récente dont quelques oeuvres sont situées au quatrième étage de la DHC, que le travail du peintre se fait le plus confrontant, ne dissimulant en rien la littéralité mécanique du sexe. Il n'y en a pas ici que pour les seins ridiculement gonflés, mais aussi pour les pénis turgescents.

Provocant, certes, ce travail s'incarne dans un certain réalisme figuratif somme toute réconfortant. Le savoir-faire technique est en effet propice à la sublimation de désirs inavouables, phénomène que l'artiste tente visiblement de contrer, sans toutefois vraiment menacer l'idée préconçue d'une oeuvre «bien faite». C'est ce qui rend cette production, la preuve peut-être de sa réussite, singulièrement amusante... ou parfaitement détestable.

Chair humaine ou chevaline

Le travail de la Belge Berlinde De Bruyckere se situe dans un tout autre registre, tant par ses thèmes que par ses matériaux, et appelle à la découverte. Les quelques oeuvres réunies par John Zeppetelli et Phoebe Greenberg — la directrice-fondatrice du centre qui occupe pour la première fois le rôle de commissaire — campent un monde sor-dide traitant de la mort et de la douleur. Ce faisant, le travail vise les affects, qui s'en trouvent en effet viscéralement touchés au moyen de l'énergie forte dégagée par la matérialité des oeuvres, massive et texturée.

Mais c'est bien évidemment les figures incarnées par la matière qui rend cette production dérangeante. À commencer par la sculpture Les Deux, qui donne à voir une troublante superposition de chevaux inertes grandeur nature. C'est un motif cher à l'artiste, celui par lequel elle s'est d'ailleurs fait remarquer à la Biennale de Venise en 2003. D'autres sculptures, faites de résine et de cire, donnent lieu à des corps à corps aussi sibyllins que heurtants, par exemple l'enlacement de corps humains et animaux tronqués, ou de troncs d'arbre rugueux imbriqués dans un cabinet vitré. Ces oeuvres reposent sur l'articulation entre le dedans et le dehors, le contenu et le contenant, sorte d'allégorie du réconfort et de la protection répondant à la douleur.

Cette douleur semble vive dans les deux oeuvres qui revisitent, par un habile travail de la matière, le motif de la crucifixion. Suspendus par des structures de métal qui les traversent aussi, les corps humains sont en partie défigurés, comme si la chair avait été tuméfiée ou déchirée. On ne sait si ce sont finalement des écorchés ou leur dépouil-le, tension qui les ramène brutalement, semble-t-il, à l'état de viande.

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Collaboratrice du Devoir