Un symposium et des solos

Le Chablis du collectif BGL fait partie des œuvres en vedette au 11e Symposium international d’art in situ, cette année intitulé Le Legs.
Photo: Source Jardins du précambrien Le Chablis du collectif BGL fait partie des œuvres en vedette au 11e Symposium international d’art in situ, cette année intitulé Le Legs.

Chaque été, Saint-Hyacinthe, Joliette et Val-David, chacune à plus ou moins une heure de Montréal, offrent des sorties en arts visuels. Pour des ballades d'un jour.

Dans les Jardins du Précambrien, ce boisé aménagé par René Derouin à Val-David, le Symposium international d'art in situ ne cesse, d'année en année, de prendre de l'expansion. Chaque édition, depuis 1995, semble creuser un nouveau sentier, un nouveau territoire. Ce 11e Symposium, dont le commissariat a été confié à Emmanuel Galland, ne fait pas exception.

In situ et éphémères, les oeuvres du Symposium n'en sont pas moins envahissantes. La nature est-elle condamnée à se laisser gruger de la sorte? Et à quelles fins? C'est sur ce thème que les dix artistes de cet été ont travaillé.

Sur le thème du legs, le Symposium 2011-2012 apparaît plus politique. Cynique, même. Certains des artistes sélectionnés n'ont pas la langue dans leur poche. Le trio BGL, par exemple: voici que les trois compères, fins observateurs des us et coutumes, interviennent ici en «sauvageons», dixit Galland. Leur installation Le Chablis amplifie notre amour, déjà excessif, de la nature: le feu de camp abandonné continue de brûler, les bâtons de golf deviennent haches... et l'oeuvre, peu surprenante, disons, n'est pas la meilleure du collectif, mais donne le ton.

Jean-Denis Boudreau, de Moncton, se fait envahisseur urbain. Au bas d'une falaise, il a aménagé une aire de stationnement pour un seul et unique banlieusard. Il défie ainsi la montagne, à l'instar du Fitzcarraldo de Herzog. On n'attend plus que la voiture.

Chez Betsabeé Romero, Mexicaine de service, l'automobile est un motif récurrent. L'oeuvre A vuelta de rueda simule le trafic, la queue leu leu. L'individualisme et la surconsommation sont la cible de l'artiste, qui dépasse le cri alarmiste par l'appel au savoir-faire et à la pensée.

L'artisanat — ces camions miniatures en bois — et le texte — ces multiples citations, glanées du poète précolombien Nezahualcóyotl jusqu'à Nietzsche — émergent dès lors de l'ensemble comme des notes d'espoir. Le défilé des camions surgissant de terre avant d'y retourner invite à redonner au sol tout ce qu'on lui retire.

C'est Jean-Jules Soucy, cependant, grande gueule de La Baie, qui se démarque. Son humour salé, et si insouciant, conclut de belle manière le parcours. L'oeuvre JJS MD est une série de phrases codées, laissées sur les troncs à la manière des amoureux qui gravent leurs initiales. Les référents sont aussi artistiques: Soucy s'inspire des allographes et autres jeux sonores dadaïstes ou duchampiens. Le thème du legs peut aussi entraîner un questionnement hors de la sphère écologique.

Juste une image, vraiment?

Le centre Expression de Saint-Hyacinthe rend un juste hommage à Emmanuelle Léonard et à la diversité d'expression de sa signature. L'artiste, qui puise autant dans la photographie documentaire que dans le cinéma de fiction, allant, parfois, fouiller dans l'autobiographie, semble trouver pour chaque nouveau corpus une manière différente de faire les choses.

L'exposition Juste une image risque de dérouter. Le travail soigné de la réputée commissaire Nicole Gingras, dont on attend avec impatience l'apport à la Manif d'art de Québec en 2012, donne à l'ensemble sa cohérence. Un ensemble qu'elle qualifie ironiquement de «mentir faux».

Ce parcours rétrospectif remonte jusqu'en 2003 et inclut Le Polygraphe et La Déposition, deux vidéos de 2011 qui portent sur l'enquête policière. L'ensemble des pièces réunies, pour ne pas dire l'ensemble de l'oeuvre d'Emmanuelle Léonard, tourne autour des mêmes questions et obsessions: la véracité d'un document, la loi et l'ordre, la surveillance, le regard qui fait autorité — y compris le regard de l'artiste.

L'expo commence par le beau doigt enflé de la photo Je t'aime (2003) et rassemble des images extraites de séries telles Faits divers (2005) et Une sale affaire (2007), inspirées d'archives policières. Le dialogue entre Le Polygraphe et La Déposition, l'une peu bavarde mais avec une caméra active, l'autre portée par la voix hors champ et les mimiques d'un enquêteur, passe par le non-dit des images fixes. En particulier les deux photos de la série Les Citoyens (2009), ces portraits de policiers au travail, portraits qui bousculent les rapports de pouvoir.

Orient et Occident

Enfin, au Musée d'art de Joliette, le menu s'avère riche et varié. Notons Cabinet de Lyne Lapointe, sorte de cabinet de curiosités doté de leurres visuels, et Au-delà du regard, une belle expo rassembleuse à partir des portraits conservés au musée.

Le moteur de l'été est cependant la rétrospective des 35 ans de carrière de Kai Chan, cet artiste torontois reconnu pour ses expérimentations textiles. Comme souvent chez nos artistes d'origine asiatique, le mariage de l'Orient avec l'Occident teinte le travail. Tout est dans la subtilité, et les installations parfois monumentales de Chan le traduisent par un mélange de fragilité et de solidité. Malgré une tendance à illustrer trop lourdement, il arrive à transcender, surtout lorsqu'il fait appel à des moyens simples, les matériaux pauvres, ces cure-dents, boutons, etc., qu'il épingle au mur.

***

Collaborateur du Devoir

***

Juste une image
Emmanuelle Léonard
Expression, centre d'exposition de Saint-Hyacinthe
495, Saint-Simon, à Saint-Hyacinthe
Jusqu'au 14 août.

La Logique de l'araignée
Kai Chan
Musée d'art de Joliette
145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil
à Joliette, jusqu'au 4 septembre.

À voir en vidéo