L'Arsenal en deux tons

L’œuvre The Neutrality Escape de Pascal Grandmaison jette un regard sur la désuète caméra 16 mm Eclair NPR conçue en 1963.<br />
Photo: Pascal Grandmaison L’œuvre The Neutrality Escape de Pascal Grandmaison jette un regard sur la désuète caméra 16 mm Eclair NPR conçue en 1963.

Vous n'êtes pas encore allés à L'Arsenal parce que vous croyez qu'il faut attendre à l'automne, lorsque tout l'espace sera fin prêt? Erreur. Ce nouveau complexe culturel des plus prometteurs, lancé par l'homme d'affaires et collectionneur Pierre Trahan, est bien ouvert. Le jeune Mathieu Lefèvre y tient son premier solo à la galerie Division, lui qui, présentement installé à New York, n'a pas exposé à Montréal depuis 2009. Sur le même étage, un très estimé voisin, à lui seul, fait déjà de cet endroit une escale obligée du circuit montréalais: la galerie René Blouin, tout récemment emménagée.

Véritable institution de l'art contemporain, la galerie René Blouin a quitté l'espace du Belgo qu'elle occupait depuis ses débuts, il y a 25 ans. La petite révolution entraînée par ce déménagement est compensée par le désir du galeriste d'assurer une continuité. Les habitués reconnaîtront dans le nouvel espace un découpage des salles d'exposition similaire à l'ancien, une colonne gênante en moins. La programmation actuelle met aussi en avant le travail de Pascal Grandmaison, un artiste que la galerie expose souvent depuis 2003. Il fait partie de cette plus jeune génération de créateurs que René Blouin a pris sous son aile au début des années 2000, preuve qu'un renouvellement était engagé bien avant de rejoindre le projet de L'Arsenal.

L'exposition de Grandmaison comprend deux oeuvres qui confirment la sobriété, l'élégance et la puissance de son travail. Alors qu'elle a été réalisée dans le cadre de l'émission Vente de garage (Artv), l'oeuvre One Eye Open (2011) est ici bonifiée par son dispositif de présentation qui déploie le film en trois grandes projections sur autant de murs. L'artiste revisite sensiblement le genre de la nature morte à partir de fleurs artificielles — legs de la comédienne Anne-Marie Cadieux, selon le concept de l'émission — qu'il a photographiées en noir et blanc pour en faire une animation dont la beauté subjugue.

La vue en macro de ces fleurs ne ment pas. Elles ne sont pas naturelles; or l'éclairage et le mouvement saccadé du montage contribuent à leur insuffler une vie, à les faire palpiter, voire respirer, une impression, étrangement, que le noir et blanc alimente aussi. La technique employée fait donc renaître l'artificiel, y souffle un semblant de vie, là où elle le démasquait au départ. Cette imagerie s'avère elle-même mensongère, étant donné sa facture qui rappelle les films d'époque. L'illusion est d'autant plus grande que l'oeuvre est silencieuse, faisant distinctement entendre le cliquetis de la bande sonore de la vidéo dans l'autre salle.

Le sujet est justement une technologie désuète. Il s'agit d'une caméra 16 mm Eclair NPR, conçue en 1963, que l'on découvre par une succession de plans macrophotographiques, lents et étudiés. Prisé par la Nouvelle Vague en France et le cinéma direct au Québec, ce modèle est emblématique d'un cinéma-vérité dont la source remonte au cinéaste Dziga Vertov. Dans le bien nommé The Neutrality Escape (2008), plusieurs reconnaîtront d'ailleurs une référence au film phare du maître russe, L'Homme à la caméra (1929), qui consacrait de nombreux plans aux machines en mouvement, à commencer par celle de la caméra servant à faire le tournage.

Muni, lui, d'un appareil numérique haute définition, Grandmaison jette sur la technologie d'autrefois un regard analytique d'une précision si élevée qu'il semble interroger la quête de vérité même poursuivie par les cinéastes au moyen de cet instrument. Mais comme dans les autres oeuvres où l'artiste s'est intéressé aux technologies de l'image et à leur histoire, ce film met en évidence une autre caractéristique fondamentale: leur pouvoir de fiction.

Irrévérence et ironie


Le travail récent (2010-2011) de Mathieu Lefèvre, à la galerie Division, est dans un tout autre registre. Moqueur, rafraîchissant et faussement stupide, à l'exemple de ce que l'artiste avait montré chez Skol en 2009. Il joue avec la matière picturale — en quantité exagérée — et de courts énoncés linguistiques pour ironiser sur les conventions de l'art, surtout moderne et contemporain. Lefèvre fait le pitre en donnant de la légèreté à une culture savante dont il sait manipuler les codes. Aussi, ses trouvailles font franchement sourire bien qu'elles soient, à la longue, prévisibles.

Comment Lefèvre sévit-il contre les canons? La peinture devient drôlement triviale dans Trash Can Disguise as Contemporary Art qui, littéralement, couvre d'une toile blanche une poubelle débordant de tubes de peinture vides. Sur des reproductions d'oeuvres, le projet spirituel de Kandinsky, pionnier de l'abstraction, est contredit par le graffiti «Keepin' it Real», tandis que le Pierrot de Watteau est parcouru d'un «LOL». En signe de dérision supplémentaire, suivant un raccrochage des oeuvres au cours de l'exposition, le tableau intitulé du credo moderniste «Less is more» est laissé seul sur un mur... face à tous les autres.

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Collaboratrice du Devoir