Portraits de l'artiste en artiste

Image tirée du court métrage Nantes. Projets d’artistes (2000), de Pierrick Sorin<br />
Photo: Fonderie Darling Image tirée du court métrage Nantes. Projets d’artistes (2000), de Pierrick Sorin

Vouloir s'extraire du commun est le projet, semble-t-il, de tout artiste. Le Français Pierrick Sorin, lui, s'efforce précisément de faire le contraire. Depuis la fin des années 1980, dans une voie tracée avant lui par Dada et Fluxus, il se montre dans la peau de personnages ordinaires se livrant à des activités banales et répétitives, bien que toujours loufoques. La Fonderie Darling, sous le commissariat de Caroline Andrieux, présente une judicieuse sélection des œuvres de l'artiste: installation vidéo, court métrage et théâtres optiques font de cette exposition le plus substantiel aperçu de son travail au Québec à ce jour.

De prime abord, cette présentation de l'artiste à Montréal ressemble à une reconnaissance sur le tard. Pourquoi maintenant, alors que Sorin a depuis longtemps retenu l'attention, surtout à la fin des années 1990 où il est passé par la Biennale de São Paulo et la Biennale de Venise? Tout porte à croire que cette exposition participe de l'actuel regain d'intérêt pour l'artiste, qui s'est vu consacrer l'année passée à Nantes, là où il vit, une rétrospective majeure de son travail. Les pièces présentées à Montréal faisaient d'ailleurs toutes partie de l'exposition nantaise.

Le clown du quotidien

Parmi elles, l'installation vidéo Une vie bien remplie (1994), emblématique des premières oeuvres de l'artiste reposant sur la pratique de l'autofilmage. Le dispositif se compose d'une quinzaine de moniteurs diffusant en boucle autant d'images de Sorin plongé dans ses activités quotidiennes, comme se raser, faire la vaisselle, écrire, se coucher, etc. Brèves et répétées, les actions s'avèrent absurdes et infructueuses, renvoyant une image de l'artiste en personne ordinaire, voire en antihéros grimaçant. Sorin propose ainsi une réincarnation autodérisoire du clown triste, modèle type de l'artiste bohème de la fin du XIXe siècle.

Sorin épouse effectivement le credo moderne voulant que l'artiste fasse de sa vie une oeuvre d'art, mais pour se moquer des démarches artistiques centrées sur l'ego du créateur ou célébrant la singularité de la personne. Au regard d'aujourd'hui, certaines vidéos égratignent plus que le nombrilisme de l'artiste en faisant aussi écho à la propension exhibitionniste du commun des mortels, répandue sur le Web et ses réseaux sociaux. Salace, la vidéo C'est bien mignon tout ça (1993) montre un homme travesti qui s'excite en se filmant et en se regardant en simultané dans un moniteur.

Faux docureportage

Le jeu de rôle est poussé plus loin par Pierrick Sorin dans le court métrage Nantes. Projets d'artistes (2000). Dans ce faux docureportage, Sorin incarne sept artistes européens, dont lui-même, invités à Nantes pour réaliser des interventions artistiques dans l'espace public urbain. Chaque projet fait l'objet d'une présentation détaillée, véritable prétexte pour caricaturer le jargon et les conventions du milieu artistique, en particulier de la scène des arts médiatiques. Sorin ne fait pas qu'y reprendre les lieux communs véhiculés par les détracteurs de l'art contemporain, se dissociant ainsi de toute animosité, mais jette un regard critique, à l'humour décapant, sur un univers auquel il appartient et dont il expose les règles du jeu.

Critique donc avant tout de lui-même, Sorin se met en scène dans des situations loufoques où il perd pied, faisant du ratage et de l'erreur les modes opératoires de son art. L'artiste raté finit par donner dans le burlesque comme dans les deux théâtres optiques présentés à la Fonderie, de petits hologrammes combinés à des objets; un tourne-disque et un aquarium deviennent de singulières pistes de danse pour les figures en miniature de l'artiste ou de danseuses au look pop. Quant aux extraits du spectacle 22h13 (2009), ils sont révélateurs du travail récent de l'artiste, qui se tourne de plus en plus vers la scène. Ici, même en déléguant le jeu de comédien à un autre, Pierrick Sorin reste savoureusement moqueur.

Plate-forme urbaine

Chaque été est l'occasion pour la Fonderie Darling de présenter des projets spéciaux à l'extérieur.

Alexandre David a répondu cette année à la commande avec une installation de son cru, lui qui a déjà oeuvré dans l'espace public lors de l'événement La Demeure (Optica, 2002) et avec le centre Dare-Dare en 2007. Plate-forme est une structure en bois, laissé à l'état brut, qui s'étend dans la rue en déployant une large rampe ponctuée par deux cavités. Pour ambigu qu'il soit, le dispositif n'anticipe pas de manière précise l'intervention des visiteurs. Ceux-ci sont plutôt appelés à redéfinir Plate-forme chaque fois qu'ils en feront usage, pour s'asseoir ou glisser en planche à roulettes par exemple. En somme, cette proposition de l'artiste, poursuivant une réflexion critique sur le caractère directif du mobilier urbain, est une invitation qu'il vous appartient de saisir.

***

Collaboratrice du Devoir