Haïti défie le destin

Un visiteur photographie l’œuvre de Pascale Monnin: un mobile d’une beauté macabre composé d’un masque en céramique et d’un crâne humain décorés de perles et de tresses en macramé.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Filippo Monteforte Un visiteur photographie l’œuvre de Pascale Monnin: un mobile d’une beauté macabre composé d’un masque en céramique et d’un crâne humain décorés de perles et de tresses en macramé.

Venise, Italie — Cette année, et pour la première fois de son histoire, Haïti est présent à la Biennale d'art de Venise avec 15 artistes plasticiens. Une gageure, mais aussi un signe d'espoir pour ce pays dévasté par un violent séisme le 12 janvier 2010 et frappé par le choléra.

Vidéos, collages, mobiles, sculptures, installations: la quantité et la qualité des oeuvres présentées montrent la vivacité et la diversité de la scène artistique haïtienne en dépit de sa situation économique.

«C'est une culture qu'on ne connaît pas, qui est souvent cantonnée au naïf alors qu'il y a un vrai geste de la plastique contemporaine», explique dans un entretien avec l'AFP Régine Estimé, du service culturel de l'ambassade d'Haïti en France, qui a supervisé l'organisation de l'événement.

Installée dans les locaux de la Fondation Querini Stampalia, l'exposition Haïti, royaume de ce monde, inaugurée jeudi en présence des artistes participants et du ministre français de la Culture Frédéric Mitterrand, est ouverte au public depuis hier.

«Paradoxalement, les catastrophes et les milliers de morts ont réveillé l'intérêt pour notre pays. [...] On a eu un chapelet de catastrophes, mais on est là et on continue, c'est un symbole fort», affirme Régine Estimé.

Même si elle reconnaît que «cela a été une vraie gageure de pouvoir monter cet événement en deux mois et demi» avec un budget très serré de 100 000 euros.

Ces fonds ont été réunis grâce à l'ambassade d'Haïti en France, l'Institut français et le mécénat de la créatrice de mode française Agnès B.

Pour cette dernière, cette présence à Venise «veut dire qu'Haïti est vivant et que les artistes vont pouvoir continuer à vivre, travailler». «Ce pays a besoin d'une aide immense; pas seulement d'argent, mais aussi d'intérêt», estime-t-elle.

Un avis partagé par l'un des artistes exposés, Édouard Duval-Carrié: «En Haïti, le misérabilisme prime, parfois il faut un peu casser ça, parce que c'est un pays complexe comme n'importe quel autre pays: il y a aussi de l'art, de la culture, et c'est important pour notre fierté.»

Lui-même pose en tenue décontractée pour les photographes devant l'une de ses oeuvres, La Promenade du Grand Baron, un squelette en costume coiffé d'un haut-de-forme peint en paillettes argentées sur un fond noir représentant une forêt luxuriante. «Je suis complètement épaté», s'extasie-t-il.

Un peu plus loin, Pascale Monnin propose un mobile d'une beauté macabre composé d'un masque en céramique et d'un crâne humain décorés de perles et de tresses en macramé. Une oeuvre intitulée Royaume de ce monde - l'ange sacrifié, allusion peut-être au destin tourmenté de la République haïtienne.

Le terrible tremblement de terre qui a mis à genoux Haïti est présent à travers les photos de Roberto Stephenson: immeubles écroulés et paysages désolés où l'artiste a choisi de ne faire figurer aucun être humain.

L'humour est tout de même présent, comme dans ces tentes de fortune faites de bric et de broc où l'on reconnaît un drap d'enfant avec des imprimés de Titi et Grosminet.

Sergine André, une jeune peintre qui a toujours vécu en Haïti mais qui vit à Bruxelles depuis neuf mois, a choisi pour «thème l'esprit de la mort dans le vaudou haïtien». «On pense à nos ancêtres, à tous ceux qui sont morts. C'est une façon de ne pas les oublier», confie-t-elle en rejetant ses tresses en arrière.

L'exposition est visible jusqu'au 31 juillet.