L'appétit du monde d'un des premiers photographes

Une image du Parthénon réalisée d’après un daguerréotype pris à Athènes. Dans ses écrits de voyages, de Lotbinière précise à raison être le premier à avoir fixé par la photographie bien des ruines célèbres. <br />
Photo: Georges Aubin Une image du Parthénon réalisée d’après un daguerréotype pris à Athènes. Dans ses écrits de voyages, de Lotbinière précise à raison être le premier à avoir fixé par la photographie bien des ruines célèbres.

Peu de gens encore savent qu'un Québécois, Pierre-Gustave Joly, père du premier ministre québécois Henri-Gustave Joly de Lotbinière, fut le tout premier, en 1839-1840, à photographier l'acropole d'Athènes, les pyramides d'Égypte et la Terre sainte. La parution de son journal de voyage en Orient, inédit à ce jour, permet de découvrir un pionnier remarquable de la photographie, doublé d'un écrivain.

Arrivé au Canada en 1827, marié à la fille d'une riche famille, celle du seigneur de Lotbinière, Pierre-Gustave Joly a parcouru le monde. À 25 ans, il connaît la Hongrie, la Suède, la Finlande, la Russie, la Suisse, l'Angleterre. Au Canada, il désespère, semble-t-il, des moeurs et de la dévotion religieuse de plusieurs Canadiens français. Cet homme s'est habitué à traquer la réalité les yeux grands ouverts tandis que nombre de ses nouveaux compatriotes en sont réduits à poursuivre leurs rêves les yeux fermés.

En 1839, le Canada vient d'être mis à feu et à sang par les armées de Sa Majesté toute britannique. Tandis que son ami Louis-Joseph Papineau est contraint à l'exil, Joly de Lotbinière se lance à nouveau dans l'aventure des grands voyages. Depuis New York, il part sur un voilier rapide à destination de l'Europe.

À Paris, on parle partout du daguerréotype, une curieuse chambre de bois toute simple qui permet de fixer des «vues» grâce à des vapeurs de mercure et des sels d'argent. Depuis mars 1839, la nouvelle invention est connue aussi au pays des érables grâce aux journaux. Les «dessins photographiques» que permet d'obtenir cet appareil offrent une précision sans pareil, bien que l'imprimerie de l'époque ne permet pas encore de les reproduire autrement que sous forme de gravures.

Séduit par les possibilités qu'offre cette invention, le voyageur franco-canadien rencontre vraisemblablement Louis Daguerre à Paris, puis discute avec un de ses fabricants d'optique, Noël Lerebours, avec qui un projet de collaboration s'engage. Joly de Lotbinière va en effet participer, à la demande de Lerebours, à l'édition d'un des tout premiers livres de photographies au monde: les Excursions daguerriennes.

Un aventurier

Le journal d'Orient de Joly de Lotbinière est celui d'un photographe pionnier qui, pour mieux photographier, apprend sans cesse à mieux voir autour de lui. À en croire son journal, ses aventures ne manquent pas de sel. Des scènes fortes ne cessent en effet de jaillir sous les yeux du lecteur. Le voici en pleine nuit, perdu depuis des heures au bord du Nil, traqué de loin par deux voyous. Afin de leur échapper, il place sous leur nez les canons de ses pistolets et finit par retrouver seul son chemin à la boussole, éclairé par le tison de son cigare.

Le voici encore qui évite le fouet à ses engagés, tout en se promettant de fouetter lui-même à la première occasion quiconque le mériterait. Chasseur, Joly de Lotbinière ne l'est pas que de belles images. Pourquoi un homme éprouve-t-il un aussi vif besoin que lui de se retrouver face à face avec un crocodile de cinq mètres?

Son daguerréotype et ses plaques photosensibles sont portés à dos de chameau, de cheval ou d'âne, tout comme ses nombreux livres, indispensable bibliothèque de voyage pour qui veut connaître et faire connaître comme lui le vaste monde.

Le chien de Joly de Lotbinière, compagnon de voyage, est-il aussi en quête de vieux os comme son maître, qui se retrouve volontiers à quatre pattes, puis à plat ventre, dans un étroit tunnel d'une grotte qui abrite des momies? Bien qu'effrayé par les chauves-souris, Joly de Lotbinière persiste dans sa quête d'«antiquités» égyptiennes. Puis, écrit-il dans son journal, «enfonçant le bras jusqu'au coude, je tirai à moi un objet qui résistait, il se rompit et il me resta à la main un pied humain, doré en partie et qui avait probablement appartenu à une femme.»

Au XIXe siècle, les registres montrent que la famille de Lotbinière possédait des morceaux de momies. Grâce à la lecture du journal, on en connaît désormais mieux la provenance. La famille de Lotbinière offrira d'ailleurs au Séminaire de Québec, désormais le Musée de l'Amérique française, des artefacts égyptiens qui proviennent vraisemblablement de cette expédition. Le domaine familial de la famille de Lotbinière a été transformé en un imposant musée-jardin que l'on peut visiter.

Des princes et des voiles


En Orient, Pierre-Gustave fréquente les cours royales, les princes, les sultans. Il observe de loin les femmes voilées et de plus près l'extravagance des danseuses de charme. Il côtoie des trafiquants d'esclaves autant que des gens de rien et des voyageurs européens qui ont tout. Quel autre journal de voyage d'un Canadien de l'époque s'avère aussi riche?

Joly de Lotbinière observe avec beaucoup d'aplomb et d'esprit la condition des peuples qu'il découvre. «Pauvres Égyptiens, où êtes-vous? Il n'est pas étonnant du reste qu'après avoir perdu leurs coutumes, leur religion, leur nationalité, déjà bien chancelantes lorsqu'ils furent envahis par les Arabes, ils soient tombés dans un état de prostration complète, écrit-il. La singulière configuration de ce pays le rend éminemment propre à l'exercice de la tyrannie.» Ce pays, construit en bordure du fleuve, source de vie, rend les populations qui y habitent à la «merci de maîtres qui pourront à leur gré, par le moyen du Nil, diviser ses forces en autant de tronçons qu'ils voudront et disposer de ses récoltes, inonder ou assécher ses terres, piller ses troupeaux et menacer son existence.»

En Terre sainte comme ailleurs, ses journées alternent les efforts que nécessitent les découvertes et de simples plaisirs. «J'ai pris quelques vues avec mon daguerréotype, mes camarades dessinent, nous tirons au pistolet, à la carabine, faisons le whist le soir, et les fous pendant le jour.» La Terre sainte ne l'intéresse pas particulièrement, bien qu'il adore les oranges de Jaffa. Le riche univers de l'Égypte et la Grèce lui suffisaient bien assez, écrit-il.

Mais comment éviter la Terre sainte, sachant que tout le monde au retour lui fera le reproche de n'y être pas allé tandis qu'il en était si près?

Les religions lui apparaissent absurdes et il regrette que les villes saintes s'apparentent toutes à des carnavals permanents où l'on tente de vendre n'importe quoi à des croyants crédules. Dans son journal, Joly de Lotbinière écrit «que les masses n'adoptent et ne suivent une religion qu'autant qu'elle offre des faits extraordinaires, matériels, absurdes même, car c'est l'absurdité en fait de religion qui a toujours attiré le plus de prosélytes».

Un formidable travail


On doit aux érudits Georges Aubin et Renée Blanchet, sa femme, la transcription patiente et soignée du journal de voyage manuscrit de Joly de Lotbinière. Le document était jusqu'ici enfoui dans le tréfonds des archives nationales. «Nous avons passé des vacances au Mexique à patiemment retranscrire tout cela, explique Georges Aubin en entrevue. Ce n'était pas du tout facile à lire. Nous avons beaucoup travaillé.» Féru d'histoire, le couple Aubin-Blanchet a mis au jour plusieurs documents exceptionnels ces dernières années. On lui doit notamment la publication d'écrits des Patriotes de 1837-1838, dont ceux de Louis-Joseph Papineau lui-même.

Leur travail a été complété par Jacques Desautels, helléniste et spécialiste du monde méditerranéen antique. En savant moderne des mondes anciens, il a considérablement annoté et présenté le journal de Joly de Lotbinière, ce qui en facilite la compréhension globale. On regrettera tout de même qu'un spécialiste de l'histoire de la photographie n'y ait pas ajouté aussi ses lumières: visiblement, on n'aurait pu tirer davantage de ce côté des écrits d'un remarquable photographe dont les originaux, à l'exception de six gravures, sont hélas perdus.


4 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 23 avril 2011 09 h 16

    les sceptiques seront confondus, dus, dus, dus

    En quelque part entre le capitaine Bonhomme et le Survenant

  • camelot - Inscrit 23 avril 2011 12 h 28

    Formidable

    L'ajout du travail de cet important personnage à notre histoire au XIXe siècle est inespéré. Les ouvrages historiques ou sociologiques n'abondent pas à cette époque. Une découverte formidable. J'espère qu'il existe d'autres trésors oubliés dans "les tréfonds des Archives Nationales".

  • Archange Gabriel - Inscrit 23 avril 2011 19 h 06

    La différence

    Je m'imagine mal M.Chaput lire le Devoir ou autre Journal.

    Je mettrais ma main au feu qu'il porte un calotte pour dormir.
    Quand on sait pas ce qu'il y a derrière, il est difficile de voir devant.

    L'histoire est fait de personnages qu'on interprète à notre façon.
    L'important c'est d'être inspirant.

    AR

  • France Marcotte - Abonnée 24 avril 2011 09 h 34

    Détails

    Magnifique, mais je me demande ce qu'avait de très québécois un homme arrivé en 1827, qui ne passe ici qu'une dizaine d'année, en caressant intensément l'idée de s'échapper parce qu'il "désespère des moeurs et de la dévotion religieuse de plusieurs Canadiens français".
    Donc, ce qu'il avait de grand comme Québécois, c'est de ne pas vouloir l'être?
    Et cette histoire ne le dit pas mais, détail, qu'est-il advenu de la fille du seigneur de Lotbinière qu'il avait épousée? Elle tenait maison à Lotbinière et s'occupait de ses enfants pendant que monsieur développait ses talents aux quatre coins du monde?
    Cette femme me semble bien intéressante aussi, comme Québécoise, à sa façon...