Perte d'espace

L'idée de faire une exposition à partir des écrits de Perec, notamment de ses Espèces d'espaces, n'est pas des plus inédites qui soit. De ce livre inépuisable, cependant, plusieurs directions peuvent encore êtres prises, des axes développés, et chacune des tentatives d'en faire sortir la substance est louable, bien que les résultats soient rarement à la hauteur de l'ouvrage. D'autres l'ont dit avant, au sujet de Perec comme de Blanchot: les enfermer dans l'écriture serait une erreur. Le domaine du visible et de ce qu'il cache est un des lieux qu'il est possible de remplir à travers Perec. C'est ce que tente de faire l'exposition Des espèces d'espaces, que les commissaires Marie-Josée Jean et Chantal Grande ont concoctée à l'Espace Vox.

L'exposition part de Perec. Or, bien que peu d'oeuvres dans cette exposition atteignent la qualité d'attraction que la pensée de l'auteur peut exercer, elles effleurent les différentes postures d'espace auxquelles l'écriture tente de redonner existence.

Les commissaires ont plutôt retenu ce passage de l'ouvrage comme assise pour leur présentation: «Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j'oublie qu'il y a un mur. [...] Je ne sais plus que dans mon appartement, il y a des murs, et que s'il n'y avait pas de murs, il n'y aurait pas d'appartement. Le mur n'est plus ce qui délimite et définit le lieu où je vis, ce qui le sépare des autres lieux où les autres vivent, il n'est plus qu'un support pour le tableau. Mais j'oublie aussi le tableau, je ne le regarde plus, je ne sais plus le regarder. J'ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu'il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j'oublie aussi le tableau.»

Mis à part une oeuvre de Nicolas Baier, présente dès qu'on franchit le seuil de la galerie, ce qui accueille le visiteur est un plan de l'espace de la galerie, question de nous le faire jauger avant d'y pénétrer.

Deux pistes semblent se dégager, pertinentes du point de vue des arts visuels. On traite évidemment de ce qui est l'agent effervescent de tout l'ouvrage, c'est-à-dire le souci de rendre visible (de nouveau, serait-on tenté d'ajouter) l'espace environnant. L'exposition réussit à rendre ce que veut dire Perec, mais on peut aussi se demander si toute la photographie du monde n'est pas justement apte à soutenir cette idée.

Porosité

L'autre piste concerne, à nos yeux, la notion de porosité. Quoi de plus intéressant, dans l'idée de séparer des territoires et de placer des coutures, que de créer des liaisons, de placer son attention sur les contacts que ces séparateurs n'arrivent pas à couper? Ainsi, dans le texte des commissaires, est-il question de l'architecture moderne, celle du verre, qui permet de voir à travers les édifices plus que de les voir eux-mêmes.

S'il est question d'architecture dans cette exposition, c'est dans cette veine qu'il faut la trouver. Mais cette dimension est à peine touchée.

À l'entrée, toutefois, Nicolas Baier, dans un exercice un peu didactique, met en relief la barrière physique du mur. Une constellation de photographies personnelles fichées au mur autour d'un babillard et rephotographiées, avec tout le mur, est reproduite sur la face opposée du mur en question. Sauf pour la mise en abîme de la photographie, ce jeu touche au nerf du livre.

Car les espaces sont également ceux qui séparent les mots de la phrase, les paragraphes dans la page, etc. Perec en fait grand état. Cette vacuité qui n'en est pas une, cet intracé qui permet à la trace de se supporter elle-même, Baier la met en joue. Claire Savoie y parvient également. Elle reprend la formule d'une pièce précédemment inaugurée à la galerie Circa: elle palpe à l'aveugle l'espace de la galerie des mains, une caméra l'a suivie, les images ne diffusent que ses mains et des bribes d'espace (une musique bruitiste accompagne les images: des bruits d'effleurements). Jeu de surface (qui revient à satiété dans ce parcours!), l'oeuvre de Savoie met cruellement en relief combien cette exposition manque justement de réflexion solide sur la mise en espace. Proche d'une fin de mur, pour ainsi dire mal cadrée dans l'espace, l'oeuvre de Savoie n'aurait pas pu être plus mal exposée.

Pour le reste, les espaces intérieurs exprimés par Perec et l'aspect retenu par les commissaires de l'architecture moderne sont développés par les oeuvres d'Anna Ferrer, où des femmes, méditatives, permettent par leur présence dans l'architecture de prendre le pouls de sa force. Ces images sont plus intéressantes que celles de Xavier Ribas.

Si la documentation des maisons en série qui ornent le paysage espagnol est particulièrement bien jouée, les autres photographies sont plutôt banales, des documents de surfaces trouvées dans le paysage.

Idem, en finale, pour l'oeuvre d'Alain Paiement, moins vertigineuse que d'autres qu'il a produites avec sa manière de topographier l'espace. Rayonnages d'une réserve, cette photo ne se lit qu'en surface, une rengaine sur laquelle l'exposition insiste un peu trop. Perejaume, en vidéo, propose une action où le cube de la galerie est retourné comme un gant et devient l'objet de l'exposition. Romantique, paisible, l'oeuvre sait attirer les regards.

Il en va de même pour la vidéo de Jordi Colomer, qui se promène allègrement dans des espaces mitoyens, d'un étage à l'autre, faisant fi des cloisons de ce bâtiment où s'étalent les restent d'une fête.

Par ailleurs, un autre raté dans ces cas d'espèces est observé dans les oeuvres grand format de Jocelyne Alloucherie, néanmoins réussies de par leur taille bien assumée — l'habituel élément architectural évoquant une immense crevasse; les images, solennelles, représentent des silhouettes imprenables de bâtiments urbains.

Présentées de cette façon, alors qu'il est impossible d'embrasser les éléments de sculpture et de photographie sous un même angle, ces oeuvres pointent dans une direction délicate. Ainsi, les diverses parties de ces polyptyques ont rarement autant paru autonomes les unes par rapport aux autres.

Il en découle un paradoxe latent dans les développements récents de cette pratique: celle-ci se joue d'elle-même comme si la photographie ne pouvait se suffire à elle-même. Il s'agit d'un des fondements de l'art d'Alloucherie, mais ici, la tension s'étiole. L'espace aurait été à réécrire.

Des espèces d'espaces

Espace Vox

350, rue Saint-Paul Est, 3e étage

Jusqu'au 17 août