Faire ses gammes

Jocelyn Jean, Fondations. Hautes et basses œuvres #2800, 2011
Photo: Jocelyn Jean Jocelyn Jean, Fondations. Hautes et basses œuvres #2800, 2011

Jocelyn Jean fait partie de ces routiers d'expérience dont la pratique continue de capter l'attention. À la galerie Graff où il expose en ce moment, l'artiste opte pour une économie de moyens qui témoigne d'une certaine audace. En faire peu, ou faire avec peu, pourrait, justement, décevoir les attentes nourries avec le temps. Jocelyn Jean joue le tout pour le tout en se limitant à un nombre restreint de composantes plastiques dont il explore habilement les variations, faisant émerger une multitude de possibilités.

Ce mode opératoire, l'artiste l'a déjà exploité par le passé. Disons que, cette fois, il procède avec un dépouillement plus marqué. Il s'agit d'une série de gouaches sur papier montrant les fragments de structures architectoniques. D'une image à l'autre, des plans colorés composent des vues partielles de fondations prenant forme au centre d'un fond neutre blanc. Les couleurs en aplat se découpent nettement de la surface immaculée, donnant à voir, par exemple, un pan de mur contre un plancher. Ces compositions, toutefois, appellent une nomenclature plus allusive pour peu que l'on y décèle surtout des surfaces planes, des trouées ou encore des volumes.

Malgré l'aspect partiel de ses compositions qui tendent vers l'abstraction, les travaux antérieurs de l'artiste invitent à faire des rapprochements avec le monde du bâti et de l'architecture. Depuis les années 1990, Jocelyn Jean a entretenu un rapport quasi obsessif avec le motif d'une maison au toit triangulaire. Il en était ainsi dans la série Tentative d'épuisement, où l'artiste brodait sur du papier les arêtes de ce motif pour ensuite considérer tout autant l'envers qui, lui, faisait voir un réseau de lignes abstraites. L'artiste a également transposé une sélection de ces compositions, pour ainsi dire dessinées, sur la toile dans la série Géométrie incertaine, la plus récente. De la structure initiale, ces tableaux faisaient voir des tracés partiels traités en séduisants camaïeux de gouache, en vert, en rouge ou en bleu notamment.

Exercices ludiques

Dans la présente série, l'artiste traite encore le motif pour créer une tension entre la fonction référentielle de l'image et sa dimension réflexive qui renvoie aux composantes plastiques elles-mêmes. À partir d'interventions réduites, Jocelyn Jean reprend les grands enjeux de la peinture, jonglant avec les dualités qui jalonnent son histoire: transparence et opacité de cette forme d'art; profondeur illusoire et planéité du support; couleur et dessin. L'artiste réaffirme ainsi son inscription dans le formalisme, une tradition que, de toute évidence, il ne souhaite pas quitter. Il en fait plutôt le lieu d'explorations renouvelées, un terrain où mettre en oeuvre des exercices ludiques qui parviennent à nous capter.

Si la simplicité est de mise, elle ne peut toutefois pas faire l'économie d'un certain doigté, ce qui ne manque pas non plus dans la série de Jocelyn Jean. Minimalistes et produites en série, ces gouaches s'apparentent à des études que l'artiste aurait menées pour se délier les doigts, un réchauffement en vue d'un autre projet. Une des gouaches se trouve d'ail-leurs directement appliquée au mur de la galerie, comme si l'intervention était une esquisse ou, à tout le moins, un travail temporaire et transitoire. Dans ce cas, le dessin colle au mur, le bâti, référent dont la série propose des ébauches de construction (cavités, coffrages, élévations...) tout aussi élémentaires. Mais avec ces «hautes et basses oeuvres», Jocelyn Jean se moque visiblement des hiérarchies de valeur avec lesquelles certaines composantes artistiques sont situées (dimensions de l'oeuvre, nature du mode d'expression, étapes de réalisation) et donne toute sa portée au jeu structurant de la couleur.

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Collaboratrice du Devoir

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