Hurtubise, penseur au cube

Jacques Hurtubise, Chichirico, 1987, acrylique sur toile, 51 x 122 cm<br />
<br />
Photo: Image Galerie Simon Blais Jacques Hurtubise, Chichirico, 1987, acrylique sur toile, 51 x 122 cm

C'est l'année de Jacques Hurtubise. Pas une, pas deux, mais bien trois expositions sont consacrées au peintre! Elles mettent à l'honneur sa touche si explosive, si généreuse pour les yeux. Trois rétrospectives très actuelles, puisque cet homme, à plus de 70 ans, demeure bien actif.

Trois rétrospectives dans trois villes. À Montréal, à Rimouski et à Halifax, dans sa Nouvelle-Écosse d'adoption, Jacques Hurtubise est au goût du jour pour les prochains mois. Trois regards sur cinquante ans de production qui ne sont pas chiches quant à ses plus récentes abstractions — les «cartographies», que la galerie Simon Blais promeut à Montréal depuis 2007.

«Méfions-nous des peintres qui disent qu'ils ne pensent pas, car s'il y a bien un peintre qui pense [et qui dit le contraire], c'est bien Hurtubise», écrivait en 1998 l'historien de l'art François-Marc Gagnon.

Jacques Hurtubise, né en 1939, fils spirituel de l'invraisemblable couple Borduas-Molinari (ou Riopelle-Tousignant), manie le pinceau — ou la racle en sérigraphie, ou encore la souris de l'ordinateur — comme d'autres la parole.

«Comme nous avons de la peine à imaginer une pensée sans mots, il se peut que nous ayons du mal à voir dans sa peinture un reflet de la pensée», ajoute le professeur Gagnon. D'où son avertissement, d'autant plus qu'Hurtubise est un verbomoteur pictural, passionné, émotif.

Oui, «on reconnaît une pensée qui ne passe pas par les mots à sa rapidité», comme l'affirme Gagnon dans Jacques Hurtubise: quatre décennies image par image, le catalogue publié par le Musée des beaux-arts de Montréal et 1998, jusqu'ici la dernière grande rétrospective de cet artiste montréalais établi depuis des lunes en Nouvelle-Écosse, au Cap-Breton.

Au bout du fil, joint dans sa deuxième île, Jacques Hurtubise explique: «Image par image. C'est vraiment ça, mon travail.» Sa voix résonne, riche et forte, colorée comme chacune de ses oeuvres. «Je fais une image, puis une autre, puis une autre. Je vois ça comme ces livres qui ont un dessin à chaque page, dans le coin.»

Un flip-book Hurtubise. La chose n'existe pas encore. Quoique... À la maison de la culture Frontenac, l'exposition Entre la soie et l'encre fait défiler ses oeuvres en toute cohérence, à l'instar d'un livre rythmé par une pagination en dessins. Voici une histoire toute de lignes et de taches, en couleurs, en plans et en splashes, une histoire qui évolue, qui ne cesse d'évoluer.

«Je vis dans le monde d'aujourd'hui. 1962, ce n'est plus à moi, ce sont des choses publiques», dit celui qui passe encore cinq à six heures par jour en atelier.

Force et agressivité

En cours jusqu'à la mi-avril, l'expo montréalaise (et la monographie qui l'accompagne) est la plus inusitée. Entre la soie et l'encre, présentée à la maison de la culture Frontenac, est consacrée exclusivement aux sérigraphies et impressions numériques.

En mai, l'Art Gallery of Nova Scotia (AGNS) propose une rétrospective de la même envergure que celle du MBAM en 1998: plus de 60 oeuvres seront présentées.

Enfin, à l'automne, le Musée régional de Rimouski, malgré des moyens plus modestes, fera le tour d'Hurtubise grâce à une vingtaine d'oeuvres tirées de sa collection. L'expo s'intitulera Batailles.

«Hurtubise utilise différentes stratégies pour impressionner les spectateurs, dit Bernard Lamarche, conservateur de l'art contemporain à Rimouski, ancien critique d'art au Devoir. Ce sont des peintures qui font peur. C'est de l'ordre d'une agressivité très forte. J'essaierai de mettre ça en valeur.»

Lamarche joue double dans cette campagne Hurtubise, puisqu'il signera un des essais du catalogue produit par le musée d'Halifax. L'expo Batailles s'inspire d'ailleurs de la théorie élaborée pour ce texte. La symétrie de la série des masques (années 1980) et la dimension de certains tableaux (Sunburn, 1981, fait trois mètres de large) sont parmi les stratégies retenues par Lamarche.

Pour Sarah Fillmore, conservatrice en chef à l'AGNS, Hurtubise continue à produire un «travail impressionnant» qu'il fallait mettre à jour. L'exposition montrera «le fil conducteur» qui relie les cartographies aux oeuvres précédentes. «C'est excitant de voir comment elles se construisent sur des motifs du passé», dit-elle.

«La ligne dure du parti»

La touche Hurtubise, spontanée et cérébrale, très gestuelle et formaliste à certains égards (bandes verticales, composition sur fond de grille, façon hard-edge), est un heureux mélange des courants de l'époque qui l'ont vue apparaître, au tournant des années 1960: expressionnisme abstrait, action painting ou automatisme cher à Borduas ici, abstraction géométrique, op art ou rigueur à la Molinari et ses consorts plasticiens là. Hurtubise navigue avec aisance dans ces eaux. Encore aujourd'hui.

«Il est considéré comme le fils des plasticiens et des automatistes et il a réussi à maintenir cette tension entre ces deux axes. Il est le seul à avoir tenu la ligne dure du parti toutes ces années», observe Bernard Lamarche, qui estime qu'après 2011, «on aura une meilleure idée de sa place dans l'histoire».

«Il part de l'abstraction et flirte avec le réalisme, constate pour sa part Sarah Fillmore. Ses cartographies tiennent à la fois de la passion de sa série des Sun, de l'exotisme et de l'hypnotisme de ses masques et du splash qui l'a fait connaître.»

L'expo Entre la soie et l'encre se limite à l'oeuvre imprimé de Jacques Hurtubise. Elle permet néanmoins d'apprécier cette ligne du parti pris qui traverse toutes ses périodes. Une ligne qui peut rebondir, par exemple, de Janette et de Josette, oeuvres de 1969 marquées par des zigzags lumineux, aux Niti et Nika, exemples des «blackout» de 1971.

Elnaranja, Esperanza, Elrozado, Eldorado, quatre sérigraphies de 1975, quatre variantes sur les mêmes bandes lacérées superposées à un champ touffu, sont quelque part des soeurs lointaines des cartographies numériques entamées en 2004.

Pour Nathalie Miglioli, commissaire de cette expo, «toiles et estampes participent d'une même idée». Elle dit apprécier surtout les estampes, «beaucoup plus brutales». Celles-ci constituent des défis, des jeux d'échelle et des inversions de couleur.

«Les estampes d'Hurtubise introduisent, plus que ses tableaux, un regard jumelé, croit-elle. Elles appellent un pendant, une lecture démultipliée, pas nécessairement pour "comprendre", mais pour apprécier pleinement.»

De ces différences apparentes, Jacques Hurtubise ne se préoccupe pas. «La technique n'est pas importante, dit-il. Elle n'est qu'à mon service. Je change quand je veux», dit-il.

Il a adopté la sérigraphie pour sa rapidité d'exécution. «La gravure, non... Je ne me voyais pas gosser sur une plaque de cuivre pendant trois semaines», confie-t-il.

***

Collaborateur du Devoir

***

Entre la soie et l'encre. Hurtubise: cinq décennies d'impression. Maison de la culture Frontenac, 2250, rue Ontario Est, jusqu'au 17 avril. http://www.accesculture.com

***

Jacques Hurtubise, Art Gallery of Nova Scotia, 1723, rue Hollis, Halifax, du 14 mai au 5 septembre.

***

Jacques Hurtubise. Batailles. Musée régional de Rimouski, 35, rue Saint-Germain Ouest, Rimouski, du 6 octobre 2011 au 15 janvier 2012.