Marc-Aurèle Fortin au MNBAQ - Les couleurs d'un pionnier de la modernité

Marc-Aurèle Fortin, <em>Sainte-Famille, île d'Orléans</em>, 1941. Aquarelle et craie noire sur papier. <br />
Photo: MNBAQ/Fondation Marc-Aurèle Fortin/SODRAC 2011 Marc-Aurèle Fortin, Sainte-Famille, île d'Orléans, 1941. Aquarelle et craie noire sur papier.

Depuis deux semaines déjà, les ormes majestueux de Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) déploient leurs frondaisons sur les murs du Musée national des beaux-arts du Québec, qui présente jusqu'au 8 mai la plus imposante rétrospective consacrée au paysagiste québécois en plus de 45 ans. Ne la ratez surtout pas: les aquarelles embrasées de couleurs vives et les grandes toiles envahies de verts somptueux de Fortin vous feront vite oublier l'hiver.

L'exposition Marc-Aurèle Fortin. L'expérience de la couleur rassemble dans deux grandes salles du musée plus d'une centaine de tableaux, d'aquarelles, de fusains et de gravures, dont près des deux tiers proviennent de collections privées et n'ont, pour certains, jamais été exposés auparavant. Regroupées par thèmes plutôt que dans un ordre chronologique strict, les oeuvres couvrent toute la carrière de l'artiste, depuis ses toutes premières huiles (de petit format) peintes à Chicago en 1909-1910 jusqu'aux grands paysages sur panneaux de bois de la fin des années 1940.

À côté d'oeuvres emblématiques du peintre de Sainte-Rose, dont la série des grands arbres exécutée pour l'essentiel entre 1923 et 1930, que de découvertes! En particulier ces dizaines de grandes aquarelles aux couleurs lumineuses et palpitantes de vie, illustrant soit des vues du quartier montréalais d'Hochelaga, alors en pleine expansion urbaine, soit des paysages de Charlevoix, du Saguenay ou de la Gaspésie.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce ne sont pas les scènes rustiques de Charlevoix qui ont contribué à faire connaître l'oeuvre de Marc-Aurèle Fortin en dehors du Québec au début des années 1930, mais bien ses vues urbaines d'Hochelaga ou du port de Montréal, encombrées de fils électriques, de cordes à linge, d'usines et de voies ferrées. Les musées ontariens ont été les premiers à acquérir ces aquarelles réalisées sur le motif des hauteurs du mont Royal ou de l'île Sainte-Hélène.

C'est d'ailleurs grâce à la spontanéité et à la plus grande liberté gestuelle que permet l'aquarelle que Fortin aurait trouvé sa voie en peinture au milieu des années 1920, puisque c'est durant la même période qu'il commence à peindre ses arbres colossaux et qu'il devient le coloriste hardi qui le fera vite remarquer dans les expositions publiques. Surmontées de nuages évoquant des montagnes, les masses verdoyantes des ormes et des peupliers envahissent presque toute la surface de la toile, écrasant sous leurs ramures des maisons naines et des personnages lilliputiens. La débauche de couleurs fait presque oublier l'imagerie rustique reprise inlassablement de tableau en tableau.

Un langage formel novateur

Pour la commissaire de l'exposition, Michèle Grandbois, comme pour tous les auteurs qui ont signé les textes du catalogue, c'est justement son traitement audacieux de la couleur et sa déconstruction de l'espace perspectiviste qui font de Marc-Aurèle Fortin «un moderne malgré lui» et le distingue des artistes du terroir. Fortin, qui ne cachait pourtant pas son rejet du modernisme et des avant-gardes, notamment de l'abstraction, appartient paradoxalement à la modernité. Ainsi, pour l'historien du mouvement automatiste, François-Marc Gagnon, Fortin est un artiste dont les «vieilles idées» en matière d'esthétique étaient traitées dans un langage formel novateur et moderne.

Dès ses premières expositions publiques, au tournant des années 1920, Fortin fut d'ailleurs perçu par la critique comme un peintre éminemment original et non conformiste en raison surtout de ses couleurs jugées «crues» et «violentes» et de son approche non conventionnelle des plans et de la perspective.

Dans ses tableaux à l'huile et, plus tard, à la caséine, Fortin, qui aimait expérimenter toutes les techniques, cultiva par ailleurs une approche bien à lui, qui consistait à peindre par couches successives sur un fond sombre, souvent noir, brun ou gris. Les couleurs s'en détachaient avec d'autant plus d'éclat et de netteté.

Aujourd'hui que les «vieilles idées» de Fortin contre la «décadence» de l'art moderne sont tombées en désuétude et que les querelles entre figuratifs et abstraits sont chose du passé, le statut de Fortin comme pionnier de la modernité peut enfin être réhabilité et réaffirmé sans complexe.

La rétrospective du MNBAQ et le catalogue en versions anglaise et française qui l'accompagne permettront, souhaitons-le, de modifier l'image d'artiste régionaliste que traîne encore comme un boulet Marc-Aurèle Fortin auprès d'une certaine critique et d'une partie du public, notamment au Canada anglais où la contribution originale de Fortin à l'art «canadien» est encore mal comprise.

Pour revenir à l'exposition en cours, on ne peut déplorer qu'une chose: qu'elle ne soit pas encore plus imposante. Une autre salle n'aurait pas été de trop, surtout que l'accrochage gagnerait à être plus aéré. Mais la présentation reste séduisante et la proposition d'ensemble, stimulante. Après les grandes rétrospectives des dernières années consacrées à Suzor-Coté et Clarence Gagnon, le MNBAQ continue de remplir sa mission avec une compétence et une pertinence qui ne se démentent pas. Vivement des rétrospectives Rodolphe Duguay et Marian Scott !

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Autre texte à lire: Catalogue de la rétrospective au MNBAQ

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Marc-Aurèle Fortin. L'expérience de la couleur
Musée national des beaux-arts du Québec
Parc des Champs-de-Bataille, Québec
Jusqu'au 8 mai