Zoom sur l'art en boîte - De vieilles machines à cigarettes font un tabac

Le Distroboto est un proche cousin d’Art-O-Mat, qui transforme la clope en culture depuis 1997 aux États-Unis.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le Distroboto est un proche cousin d’Art-O-Mat, qui transforme la clope en culture depuis 1997 aux États-Unis.

Nous amorçons cette semaine la publication d'une chronique mettant en lumière un mouvement, une tendance, un phénomène urbain, une manifestation régionale... Une fois par mois, notre journaliste fouillera un sujet original pour nous en livrer toute la saveur, sous diverses facettes. Aujourd'hui: la nouvelle vie artistique de distributrices de cigarettes à la retraite de leur première vocation depuis dix ans.

Louis Rastelli passe souvent à la Casa del Popolo. Pas pour assister au concert d'un band local ni se réchauffer dans le resto-bar glacial devant une eau gingembre-citron. Plusieurs fois par mois, il regarnit d'oeuvres d'art le premier Distroboto de sa génération, installé près du comptoir.

À la retraite depuis dix ans maintenant, la machine distributrice de cigarettes ne vend plus la mort à petit feu sous forme de king size sans filtre, mais de l'art à petit prix: des mini-cd, des mini-films, des mini-zines, comme cette parodie d'un Maxim sérigraphié, où un grotesque hamburger coiffé d'un postiche a remplacé le visage de l'amazone de la couverture. Elle a même distribué des marionnettes à doigt en forme de raviolis polonais.

Du mini-art à 2 $ pièce.

Le Distroboto est un proche cousin d'Art-O-Mat, qui transforme la clope en culture depuis 1997 aux États-Unis. C'est de ce concept que s'est inspiré l'éditeur indépendant lorsqu'il a vu les petits libraires du boulevard Saint-Laurent fermer leurs portes et se réduire à une peau de chagrin le nombre d'endroits où les artistes émergents peuvent laisser leurs oeuvres en consigne.

Il a travaillé l'idée avec la bande d'éditeurs underground d'Archives Montréal — un organisme à but non lucratif qui vise à promouvoir et à conserver l'art local — et dégoté pour 1000 $ la première distributrice, qui se trouve toujours à la Casa.

Le concept artistique inusité en a toutefois laissé quelques-uns perplexes. «On nous demandait ce qu'on faisait avec un projet comme ça quand Internet promettait de tout envahir, que les gens n'auraient plus besoin de posséder des objets physiques», se souvient Louis Rastelli, qui a toujours douté que le Web soit la meilleure galerie d'art au monde.

L'anachronisme a décidément gagné son public, car au cours de la dernière décennie, les projets de 700 artistes se sont retrouvés dans la dizaine de Distrobotos. Chaque année, 5000 créations sont adoptées pour la fraction du prix d'un café au lait. Souvent, la photo d'une nuisette de dentelle montée sur un aimant sera la première oeuvre d'art que s'achètera le néo-philanthrope. Celle-ci sera peut-être aussi la toute première création que vendra l'artisan local, pour laquelle il recevra 1,75 $.

Demain le globe ?

Une génération de créateurs qui ont inscrit le Distroboto sur leur parcours artistique a fini par faire écho à l'extérieur de la métropole. Le titre de champion de la machine va au DJ Ghislain Poirier, qui a vendu plus de 600 copies de ses mini-albums. «Maintenant, Poirier n'a plus le temps de nous proposer des trucs, il fait le tour du monde!», dit Rastelli, qui adore ce moment où ses artistes deviennent populaires et cèdent la place à de nouveaux talents.

Parmi les succès de la boîte, il compte aussi celui des défunts Georges Leningrad, dont les machines contenant leur ultime micro-cd exclusif ont été détroussées en une semaine par les fans. Les mini-disques des Montréalais Red Mass — proclamé groupe de la semaine en octobre dernier par le Rolling Stone — se sont aussi envolés en fumée.

Si la musique fonctionne à plein régime et que certains inédits ont pris la route d'eBay pour se vendre au-delà de 2 $, l'illustré et le fanzine marchent fort. Cela n'est pas étranger au fait que Rastelli se cache derrière la foire des petits éditeurs Expozine depuis dix ans aussi.

Ainsi, la bédéiste Julie Doucet continue de soumettre certains projets même si son art voyage au-delà des frontières canadiennes. Un touriste qui s'est délesté de sa monnaie pour rapporter quelques souvenirs typiquement montréalais distribués par Distroboto, dont une bédé de Michael Hind, a même offert à son auteur une collaboration hebdomadaire à son journal.

La route des galeries

En 2006, le robot distributeur de Rastelli a fait un tabac dans les médias pendant que la loi interdisant d'en griller une dans les lieux publics décimait toute la population québécoise de machines distributrices. L'éditeur montréalais a rescapé des dizaines de ces machines à 80 $ pièce et annoncé alors qu'une quarantaine d'entre elles prendraient la route des bibliothèques et des galeries québécoises dès 2007.

Aujourd'hui, seulement neuf établissements montréalais hébergent le Distroboto et le concept s'est implanté l'année dernière en France, avant de sillonner la province. Le manque cruel de subventions pour le fonctionnement de cet ovni artistique, qui réunit dans la même boîte toutes les formes d'art, est en cause.

Saguenay, Trois-Rivières et l'Abitibi sont sur la liste d'attente du Distroboto et le cofondateur d'Archives Montréal demeure optimiste pour étendre les tentacules de sa machine, soulignée par The New York Times comme l'une des meilleures idées de l'année en 2001. Ou même pour aider quelqu'un à monter un projet semblable, dont l'entretien est un peu plus complexe que de brancher un fil dans une prise de courant. «Le but du projet, c'est pas de garder le Distroboto à Montréal mais de promouvoir les artistes des autres localités.»

Et de faire des échanges, qui sait, pour qu'un étudiant belge du Plateau feuillette le zine érotique d'une auteure de Saint-Georges-de-Beauce, ou qu'un tripeux de musique de Sainte-Anne-des-Monts puisse écouter, dans son baladeur, un Hot Summer Mix enregistré sur une vieille cassette TDK par un membre d'un groupe de Lachine à un cheveu de partir pour la gloire.

Décidément, Distroboto voit grand, et Rastelli songe même à pousser davantage l'archaïsme en vendant des fichiers Web: «Imagine comment ce serait super de payer un téléchargement avec un 2 $ cash!»

C'est bien juste l'art qui est mini dans cette boîte.

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Distroboto souligne son 10e anniversaire ce soir à 21h, lors d'un gala-bénéfice à la Sala Rossa. Se produiront sur scène les Abdigradationnistes, Shalabi Effects, Gambletron, Corpusses et autres surprises. www.casadelpopolo.com, www.distroboto.com.

1 commentaire
  • Georgeous - Inscrit 5 février 2011 15 h 20

    Zoom sur l'art en boîte

    Bonjour,
    Lorsque j'ai habité Moncton, au Nouveau-Brunswick, de 1995 à 2001, j'ai eu l'opportunité d'assiter à l'exposition de Luc Charette, artiste visuel et également directeur de la Galerie d'art de l'Université de Moncton. Parmi les oeuvres exposées se retrouvait une machine distribitrice avec des oeuvres à vendre.
    Je trouve cette idée excellente, elle démocratise l'art !

    Georges Bates