Chasseurs de tableaux

Vue partielle de l’exposition La Peinture dans la peau, à la Maison de la culture Frontenac<br />
Photo: Guy L'heureux Vue partielle de l’exposition La Peinture dans la peau, à la Maison de la culture Frontenac

S'il en existait dix comme celui-là, le marché de l'art au Québec se porterait très bien. La Peau de l'ours, collectif de collectionneurs, joue, quelque part, les modèles. Non seulement le groupe ne cesse d'acheter depuis quinze ans, les œuvres acquises (d'artistes vivants, exclusivement) appartiennent à chacun des vingt membres qui le composent. Le partage est la noble règle qui les guide.

Pour célébrer ses quinze ans d'activités, La Peau de l'ours s'est payé la vitrine qu'il ne possède pas. Une salle d'exposition publique. Habituellement, les oeuvres circulent d'un membre à l'autre, pour être appréciées dans des espaces, suppose-t-on, privés. Les voici donc réunies (du moins une bonne part de la soixantaine qui composent la collection) à la Maison de la culture Frontenac. Les deux salles lui sont même attribuées. Bel hommage.

Le titre de l'expo le dit bien: c'est la peinture que la Peau aime. Petit constat décevant. Comme si les autres moyens d'expression aux formats similaires (photo, dessin, estampe) n'en valaient pas autant la peine. En salle, la chose est heureusement contredite (un peu). Il y a autre chose que de la peinture: une installation en livres pliés (les mangas trafiqués de Jérôme Fortin), un dessin sur du papier découpé (les si fragiles compositions d'Ed Pien) et même de la sculpture (les faciès en cire, si tordus et tordants, de Louis Fortier). Alignés sur un mur, ceux-ci ont certes une dimension bidimensionnelle. Ça demeure de la sculpture, une question de volume et de texture, de série et de modulation.

Deuxième constat: O.K. pour la peinture, mais pourquoi privilégier un genre? La plupart des tableaux exposés sont densément peuplés. Des figures ici (avec Kittie Bruneau), des formes là (Michel Boulanger), les deux superposées et bien entassées parfois (Michel Beaucage). Les couleurs et les coulis s'accumulent (Jean-Sébastien Denis), le geste de l'artiste est bien présent.

Densément peuplé

On est dans l'expressivité la plus totale. Et c'est l'expression d'une violence qui domine. Violence dans l'application de la matière (Marcel Saint-Pierre) ou la coloration de la surface (André-Pierre Arnal), mais aussi dans l'iconographie (Daniel Erban). Ce qu'on comprend, c'est que la collection n'est pas le reflet de vingt personnalités, mais de l'oeil et du goût d'une seule personne (Robert Poulin), guide et éclaireur du groupe.

Et si le contenu est déjà dense, pourquoi montrer autant d'exemples? Une paire d'yeux ne suffit plus à une telle explosion. C'est le troisième constat: si la collection se vit au quotidien comme elle habite les salles de Frontenac, aussi bien garder ça en privé.

Sous ces cieux bien couverts, il n'est pas étonnant que ceux qui se démarquent sont ceux qui font autre chose. Les Fortin-Pien-Fortier déjà nommés. Ou alors, en peinture malgré tout, une artiste peu connue, Milly Ristvedt, qui travaille des juxtapositions chromatiques à la manière des Molinari et Gaucher. Elle, par contre, laisse son geste visible. Dans le contexte de cette expo, la mosaïque Implications of the Grid, de 1996, a en tout cas une valeur salutaire. C'est une grille rythmée et progressive qui détonne en présence des compositions narratives voisines.

Autre cas à part, bien en vue puisqu'il accueille les visiteurs, le tout aussi méconnu Jean-Marie Martin, Québécois exilé dans l'anonymat de New York. Son Blah, Blah, Blah, une huile sur bois et néon, fait sourire malgré son premier degré. Ces mots en lumière qui font le titre de l'oeuvre pointent le vide des discours (théoriques?). Ils font de l'ombre au fond texturé et coloré, volontairement très décoratif, sur lequel ils ont été posés. On peut palabrer tant qu'on veut, ce n'est que de l'éclairage superficiel, un flash momentané. Cette oeuvre, qui semble une des dernières acquises (elle date de 2009), ne dit rien, par contre, des propos enflammés laissés au pinceau.

Déclaration de guerre, de ceux qui font l'art envers ceux qui en parlent? Peut-être pas jusque-là, mais en la plaçant à cet endroit, en intro, La Peau de l'ours fait de ce Blah, Blah, Blah son emblème. Ce n'est pas innocent. Les collectionneurs, c'est connu, sont du côté des artistes. L'expo en est la preuve. Un modèle à suivre, en partie.

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Collaborateur du Devoir
4 commentaires
  • Denise Campillo - Inscrit 9 janvier 2011 23 h 20

    Pourquoi pas la peinture?

    Monsieur Delgado, on dirait que vous n’aimez pas beaucoup la peinture! Il est dommage que votre article, au lieu d’inciter des amateurs ou des collectionneurs à suivre l’exemple de la Peau de l’ours, et au moins à aller voir cette remarquable exposition, ne souligne que les aspects qui vous ont déplu : peinture essentiellement, grands formats, et contenu dense. Moi, au contraire, j’ai eu un plaisir extrême à voir réunies de grandes œuvres contemporaines à la fois cohérentes et diverses, choisies dans le cadre bien précis que se sont fixé les membres du collectif. Il est rare de pouvoir contempler un tel corpus, qui témoigne de la vitalité de la peinture au Québec, et je recommande fortement aux amateurs de courir à la Maison de la culture Frontenac avant le 16 janvier.

  • Paul Bourgault - Inscrit 11 janvier 2011 13 h 24

    Pourtant, tout allait bien.


    Monsieur Delgado, le premier paragraphe de votre article au sujet de l’exposition soulignant le quinzième anniversaire de La Peau de l’Ours à la Maison de la culture Frontenac est terriblement pertinent. Dommage pour la suite!

    Que vous n’aimiez pas tel ou tel type de peinture est sans importance, c’est une opinion comme une autre. Votre suggestion de « garder ça en privé » me gêne beaucoup par contre. Qu’est-ce qu’on fait? On vous demande votre avis avant d’exposer pour ne pas heurter d’yeux? L’art est un baromètre du niveau de liberté et d’ouverture d’esprit d’une société et des individus qui la composent. Il m’arrive parfois de penser que c’est sa principale utilité.

    Dans la mesure où la situation financière de nombreux artistes est précaire, il est déplorable que votre étroitesse d’esprit vous ait empêché de pondre un article pouvant être profitable à la communauté artistique dans toute sa diversité. Pourtant, tout allait bien. D'entrée de jeu, vous reconnaissiez qu’il en faudrait plus d’entreprises comme celle de La Peau de l’Ours. Pourquoi ne pas avoir exploité ce filon rassembleur?

    La plage que Le Devoir met à votre disposition est une tribune extraordinaire. Étant donné votre statut vous auriez pu faire prendre conscience à vos lecteurs à quel point il serait souhaitable que les artistes du Québec, toutes pratiques confondues, puissent gagner leur vie dignement en faisant ce qu’ils font de mieux.

    Paul Bourgault
    Artiste

  • hugues brouillet - Inscrit 11 janvier 2011 17 h 01

    incompréhension

    Monsieur Delgado, j'ai été étonné de lire votre critique de l'exposition " La peinture dans la peau ". Il me semblait littéralement ne pas avoir vu la même exposition que vous. Pour ma part j'ai cru y voir une initiative digne d'admiration, portée par le regard et les convictions d'un véritable connaisseur et offrant une expérience esthétique significative et intense.
    Puisque vous avez publié votre critique je suppose que vous la trouvez juste, encore une fois mon opinion diverge:je sens dans vos lignes un peu de mauvaise foi et par le fait même....d'injustice.

  • Joselle Baril - Inscrit 12 janvier 2011 09 h 11

    Mauvaise foi

    M. Delgado, Pourquoi tant de critiques devant une entreprise à ce point louable? Pourquoi tant de réserves devant la force de ces oeuvres, devant le parti pris pour cette force? Parce que parti pris il y a, je suis d'accord avec vous. Mais c'est tant mieux. Qu'un groupe comme la Peau de l'ours, avec Robert Poulin à sa tête, exprime son goût pour la peinture, pour un art vibrant et imposant, me semble tout à fait justifié. Cette exposition est époustouflante dans sa cohérence et dans sa diversité tout à la fois; elle montre que l'art visuel au Québec est bien vivant, que la peinture est toujours un art actuel, et qu'encore trop peu de gens prennent la peine de la faire vivre et de la diffuser. Non, cette initiative ne doit pas rester privée. Vous vous trompez lourdement.