Exposition - Mondrian et l'art total

Theo Van Doesburg, Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp, L’Aubette, Strasbourg, 1928, vue du cinéma-danse. La Haye, RKD (Netherlands Institute for Art History).<br />
Photo: © Adagp, Paris 2010 Theo Van Doesburg, Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp, L’Aubette, Strasbourg, 1928, vue du cinéma-danse. La Haye, RKD (Netherlands Institute for Art History).

Paris — Les expositions consacrées à Mondrian et au groupe De Stijl ne se bousculent pas au portillon. À Paris, la dernière remonte à la fin des années 60. Beaubourg n'existait pas encore, c'est dire! Hautement intellectuel, frayant avec la théosophie et les idéaux universalistes, De Stijl (Le Style) peut sembler abstrus au profane, qui lui préférera des courants moins cérébraux. C'est pourtant une clé essentielle à la compréhension des sour-ces et des fondements de l'art moderne.

À la fin des années 1910, De Stijl synthétise une vision esthétique et sociale qui aspire à l'universel et rêve d'inventer un art embrassant tous les domaines de l'activité plastique et de la pensée humaine. En 1912, Piet Mondrian, leader de ce courant néerlandais, s'installe à Paris; jusqu'à la fin des années 1930, il y mènera une quête d'harmonie plastique qui le fera irrémédiablement cheminer vers l'abstraction radicale. Et polliniser toute une frange de l'art européen.

À la recherche d'un langage universel de formes et de couleurs primaires, Mondrian entend dépasser la picturalité pour créer l'oeuvre d'art totale. Vie et art ne font qu'un; ce dernier est omniprésent, garant d'une vision optimiste d'un monde nouveau encore à inventer. Ce que démontre avec force cette remarquable exposition.

Une dialectique horizontal/vertical

Comme son double titre l'indique, Mondrian/De Stijl, la proposition s'articule en deux parties habilement imbriquées l'une dans l'autre: la première portant sur De Stijl enchâsse tel un écrin la seconde, dévolue à Mondrian. Au coeur de cet itinéraire, les 11 sections (sur un total de 22) consacrées au maître regroupent une centaine de pièces. S'en dégage le cheminement de sa pensée, du cubisme, qu'il découvre à son arrivée à Paris, au néoplasticisme des années 1920. Ou, pour reprendre sa formule, de la «réalité naturelle à la réalité abstraite».

Décomposant la forme, Mondrian atteint une plastique pure fondée, non pas sur l'imitation du réel, mais sur les rapports entre les surfaces colorées, selon une logique d'harmonie et d'équilibre entre les parties. Dessins et peintures se succèdent afin d'illustrer cette dialectique horizontal/vertical où les couleurs pures (bleu, jaune, rouge) se juxtaposent aux «non-couleurs» (noir, blanc, et toute la gamme des gris) dans des combinatoires abolissant la perspective. Se déclinant ad infinitum, cette véritable «théologie du néoplasticisme», reconnaissable à sa «grille» caractéristique, occupera l'artiste jusqu'à la fin des années 1930, avant d'être supplantée par la ligne de la période new-yorkaise de la fin de sa vie.

Une reconstitution de son atelier parisien, sis au 26, rue du Départ à Montparnasse, complète la présentation. Avec ses meubles, chevalets et tableaux structurant l'espace tel un immense «tableau néo-plastique», l'atelier concrétise cet idéal artistique et humain qui s'incarnera en un manifeste intitulé Le Néo-plasticisme.

Au-delà des cloisonnements


En amont et en aval des salles Mondrian, le parcours retrace l'histoire du groupe grâce à un vaste ensemble de peintures, de dessins, d'objets, de photographies, de documents d'archives et de maquettes. Se coltinant à l'idée de transdisciplinarité mise en avant par ses figures de proue — Mondrian, mais aussi Theo Van Doesburg et Gerrit Rietveld —, la scénographie de la présentation fait écho à la complexité des collaborations entre ceux, nombreux, qui se rallièrent à ce courant de pensée. Touffue et dense, l'exposition exige une dose de disponibilité du visiteur, qui tirera tout le profit de son itinéraire un tantinet labyrinthique en y mettant le temps. Un écueil pour certains.

Peintres, architectes et designers ont rivalisé d'inventivité pour incarner ce rêve universaliste. Leur premier texte théorique, paru dans la revue De Stijl en 1918, appelle «à un nouvel équilibre entre l'individuel et l'universel» et milite en faveur de «la libération de l'art des contraintes du culte de l'individualisme». Et l'on se demande pourquoi ce courant, avec son leitmotiv «Le but de la vie est l'homme, le but de l'homme est le Style», n'excite guère nos contemporains! Second écueil!

Conjuguant vision utopique et engagement dans la production industrielle du siècle naissant — c'est déjà un programme! —, De Stijl puise largement dans la tradition hégélienne et la théosophie, alors répandue aux Pays-Bas. Et propose une «transcription formelle des principes d'une harmonie universelle». La peinture, la sculpture, le design d'objets et le graphisme, l'architecture et même l'urbanisme incarneront cette utopie. Pluridisciplinaires, leurs productions le sont par essence, faisant fi des cloisonnements traditionnels entre arts majeurs et mineurs, arts décoratifs, architecture et urbanisme. En cela, ils sont bien de leur temps et s'inscrivent dans le sillon du «Arts & Crafts» anglais, de l'Art nouveau germanique, ou encore de la vision spirituelle de l'art ébauchée par le Russe Kandinsky. En plus radical.

Éminemment inscrit dans son époque et foncièrement urbain, De Stijl concrétise l'esprit de la ville moderne dans une spatialisation du monde qui donne corps à une communauté nouvelle visant l'équilibre entre l'individuel et le collectif, le matériel et le spirituel. Ainsi, au lendemain de la Première Guerre mondiale et à l'instar du Bauhaus allemand dont il est le cousin lointain, De Stijl invente un langage nouveau qui trace les bases d'un nouvel ordre sociétal et répond aux enjeux de la société d'alors.

Pour accompagner l'exposition, les éditions du Centre Pompidou font paraître deux livres étayant les thèses nouvelles esquissées dans la présentation: un pavé consacré à Mondrian et un catalogue intitulé De Stijl, 1917-1931. Des rééditions des textes de Mondrian sont aussi au rendez-vous, de même que des colloques internationaux. Bref, on n'a pas lésiné sur les moyens pour faire de cette exposition un événement. Force est d'admettre qu'on y est parvenu, magistralement!

À voir, absolument!

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Collaboratrice du Devoir