La musique objet

Un détail d’Azul, de Glenda León<br />
Photo: Source Pierre-François Ouellette Art Contemporain Un détail d’Azul, de Glenda León

En 2008, alors que l'exposition Cuba du Musée des beaux-arts (MBAM) attirait les regards, la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain (PFOAC) avait joué les complémentaires et invité le Havanais Adonis Flores à exposer pour la première fois à Montréal. Le marchand a visiblement développé un faible pour l'île antillaise puisque le voici qui présente, pour une autre première, un solo de Glenda León. Ce travail récent (huit des neuf pièces réunies sont de 2010) s'accompagne d'un discours moins politisé (quoique...), plus poétique, mais aussi plus délicat, moins léché que celui de Flores. L'expo Un ruido azul (Un bruit bleu) multiplie les métaphores à partir de matériaux peu nobles.

Il faut préciser que Glenda León, qui vit toujours à La Havane malgré une visibilité de plus en plus grande en Europe (elle est représentée par une galerie parisienne), a séjourné à Montréal au début de 2010, où elle occupait la résidence internationale de la Fonderie Darling. Le MBAM a, quant à lui, acquis une de ses oeuvres, incluse dans l'expo La terre est bleue comme une orange.

L'objet musical

Un bruit, donc, à voir plus qu'à entendre, à imaginer par le fait même. Le bruit est bleu, comme dans ce dessin dit «acoustique» qui montre une boule de papier découpé et chiffonné. Ou alors il prend la forme, ici, d'un «carré de musique», devient là «boîte à musique». Cette dernière, un assemblage de vieux CD, découpés et disposés en objet rectangulaire, s'apparente d'ailleurs à une petite caméra numérique avec sa lentille rétractable. La musique avec Glenda León, c'est d'une belle évidence, a une forte teneur visuelle.

Le point commun à l'expo: l'objet musical, celui qui permet d'enregistrer, de «sauvegarder» la musique. Des disques compacts, ou un vieux vinyle comme dans Coiffure pour un moment silencieux (l'oeuvre de 2008), et, dans la plupart des cas, du ruban de cassette audio. Le papier chiffonné, ou la boule de Dessin acoustique: bruit bleu qui en a l'apparence, n'est en réalité que ça, un ruban magnétique que l'artiste a démantelé et trempé dans l'acrylique. Dans l'autre oeuvre de cette série (Dessin acoustique: pluie), la bande a été morcelée en petits segments étroits. La disposition sur l'ensemble de la surface donne l'illusion qu'il s'agit de gouttes d'eau. La sonorité de ces dessins est, vous l'aurez compris, palpable.

La manière toute simple de Glenda León cache (ou, plutôt, ouvre sur) d'autres dimensions. La pauvreté des matériaux qu'elle privilégie (du ruban ici, du sable, de la gomme à mâcher dans le passé) donne une certaine flexibilité, sans doute. Un peu comme notre Jérôme Fortin national, représenté par PFOAC, qui manipule et bricole à la manière d'un artisan. León, comme Fortin, relie son travail à une sorte d'expression temporelle. Un temps à elle, personnel, comme l'artiste de la performance qu'elle est aussi. La gomme à mâcher, c'est sa gomme, les cassettes audio aussi, elles appartiennent à son passé.

Dans un Cuba où le temps, entend-on parfois, s'est figé sur une révolution, travailler sur le passage des années a quelque chose de politique. Glenda León, qui n'a connu que le régime castriste (elle est née en 1976), n'a pas le discours nostalgique. Cette obsession que l'on a pour sauver de l'oubli les airs entendus, et ainsi pouvoir les réécouter ad vitam aeter-nam, a ses limites. Ses cassettes audio, devenues désuètes, elle les détruit, mais elle les sacralise malgré tout. Un morceau carré de musique et quatre millimètres cubes de musique, deux oeuvres où le ruban audio est réduit à un minuscule signe, ont quelque chose de mortuaire.

Conceptuelle et minimaliste, silencieuse dans sa musique, Glenda León a en elle du Yves Gaucher (Un morceau carré de musique semble tiré des séries «hommage à Webern» du plasticien québécois). Ou du Raymond Gervais et du Rober Racine. Dans ses oeuvres du type plus installation, León se fait moins subtile. Les partitions et lutrins présents dans L'écoute du silence et L'écoute des étoiles ne donnent en effet pas le choix quant aux univers évoqués.

Reste que, dans ces oeuvres, l'artiste cubaine aborde mieux cette dimension de la transcription, de la traduction dans laquelle elle place ses objets. C'est particulièrement le cas de L'écoute des étoiles, la plus Rober Racine des oeuvres, où une nuit étoilée, qu'elle a photographiée, est devenue musique sur papier, puis un véritable son. Elle a engagé un artisan, un vrai, qui a conçu une boîte à musique d'où sort la gamme étoilée. L'expo Un ruido azul a ainsi bouclé la boucle.

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Collaborateur du Devoir