Exposition - Démesure et secret d'ateliers à l'AGO

Julian Schnabel, Portrait of Andy Warhol, huile sur velours, 1982<br />
Photo: Avec la permission du Hishhorn museum and sculpture garden © Julian Schnabel Julian Schnabel, Portrait of Andy Warhol, huile sur velours, 1982

Pour les amateurs d'art durant le temps des Fêtes, la ville de Toronto s'avère une destination de choix. Il y a d'abord Tim Burton, dont l'exposition s'ouvrait à la fin de novembre au Tiff, où la foule se bouscule sans doute comme au MoMA à New York l'année passée. Julian Schnabel est une autre superstar du cinéma qui expose en ce moment dans la capitale provinciale. L'Art Gallery of Ontario (AGO) présente quelque 50 œuvres de celui qui s'est d'abord illustré comme peintre à la fin des années 1970.

Caractérisée par la présentation de toiles aux formats monumentaux, cette exposition ne capte toutefois pas toute l'attention. Dans le même musée, sous l'intitulé At Work, est regroupé le travail d'Eva Hesse, de Betty Goodwin et d'Agnes Martin, trois figures majeures de l'art contemporain sur qui rien ne devrait faire de l'ombre. La caractéristique de ces expositions est de montrer les explorations d'atelier, permettant ainsi aux visiteurs de se familiariser avec le processus de création des artistes, un monde tenu habituellement loin des regards extérieurs.

Schnabel superstar

Pour Schnabel, l'exposition se présente comme la première rétrospective majeure révélant les liens entre la peinture et le cinéma, deux domaines où l'artiste mène de front une carrière depuis le milieu des années 1990. Bien que Schnabel ait réalisé son premier film, Basquiat, en 1996, l'exposition remonte à la fin des années 1970 avec des toiles qui ont propulsé l'artiste dans les sphères internationales de l'art. C'est dire donc que l'exposition ratisse large, développant une compréhension somme toute superficielle des relations entre la peinture et le cinéma. Alors qu'il fait une large place aux propos anecdotiques, le catalogue produit pour l'occasion n'offre pas un complément plus substantiel. Par contre, le cinéphile pourra y retrouver les scénarios des quatre films de fiction réalisés par Schnabel, tous des succès.

Moins axé sur l'intermédialité, notion éprouvée et explorée par nombre de pratiques artistiques, le travail sur toile de Schnabel entretient des liens avec le cinéma surtout par des références iconographiques et thématiques. Nombre de tableaux se veulent ainsi en rapport avec le cinéma par la forme de l'hommage et du portrait à des cinéastes ou des comédiens, par exemple Bernardo Bertolucci, Albert Finney et Roman Polanski. La présence d'autoportraits, en peintre d'ailleurs pour l'un d'eux, confirme la conception élastique faite du concept de l'exposition qui se cantonne finalement dans la célébration d'un artiste consacré.

Il reste que les oeuvres de Schnabel sont à voir, pour la physicalité de leur présence et le traitement des surfaces dont la nature d'ailleurs varie d'un tableau à l'autre. L'artiste, en plus de la toile, a employé des bâches rapiécées, des voiles ou du velours pour y peindre des univers qui, outre les portraits, entremêlent figuration et abstraction avec une facture expressionniste parfois époustouflante. L'exposition de l'AGO offre l'occasion de voir des oeuvres clés dans le corpus de l'artiste, comme le tableau Resurrection (1984), et les toiles du début où s'agglutinaient sur la surface des fragments de poterie, qu'aucune reproduction ne sait vraiment rendre avec justice. Avec la série de trois tableaux réalisés sur mesure en 1990 pour le Carré de Nîmes en France, force est de conclure que l'artiste n'a jamais pu, n'a en fait jamais voulu, éviter l'ostentation et la démesure. Devant les surfaces carrées dont les côtés font près de sept mètres, le plaisir pur de la picturalité ne peut en effet que l'emporter.

Hesse, Goodwin et Martin

Schnabel incarne de manière emblématique la figure de l'artiste édifié en héros culturel. Rien de vraiment comparable pour les trois autres expositions réunies sous l'intitulé At Work, qui porte sur trois artistes femmes et leur production d'atelier, enfin pour deux d'entre elles. Un trois pour un qui, pour peu, donnerait à croire que le Musée voit dans ces sujets des «genres» mineurs. En réalité, ces trois figures que sont Hesse, Goodwin et Martin ont bousculé les conventions artistiques et leur travail partage des affinités qui font de cette rencontre un bon coup. Rappeler leur contribution à l'art contemporain par le truchement de l'atelier permet, à rebours, de révéler l'audace de leur pratique alors qu'elle était encore en élaboration.

Dans les années 1960, Eva Hesse a réinventé le langage de la sculpture, laquelle était alors dominée aux États-Unis par le minimalisme. L'exposition organisée par la Fruitmarket Gallery (Édimbourg) présente des prototypes de l'artiste, qui était une des premières à manipuler la fibre de verre, le polyester, la résine et le latex, insufflant ainsi à ses oeuvres un caractère organique capable de puissantes évocations. Ces tests d'atelier ont rarement été montrés au Canada, précisément en raison de leur matériau dont la fragilité s'accroît avec le temps. En les voyant, on se figure un peu mieux les tâtonnements de l'artiste avec la matière, un laboratoire mené avec hardiesse.

L'autre incursion rarissime, voire inédite, de cette envergure est celle proposée par Work Notes. L'exposition, organisée par l'AGO à partir d'une récente acquisition, présente sous vitrine une centaine de carnets de notes de l'artiste canadienne Betty Goodwin. Notes de travail, citations et croquis remplissent les pages de carnets aux dimensions et aux papiers variés que l'artiste a revues avant sa mort, survenue en 2008, avec la conscience visiblement d'une postérité pour son travail. Les carnets révèlent le foisonnement d'une pensée plastique et visuelle dont l'activité semblait portée par un processus constant. Les coups de crayon s'avèrent sensibles et expressifs, caractéristiques qui se retrouvent également dans les oeuvres achevées de Goodwin. Le rappelle Moving Towards Fire (1985), une des oeuvres tirées de la collection de l'AGO qui complète l'accrochage.

Un documentaire resitue l'activité de création de Betty Goodwin dans les ateliers qu'elle a occupés à Montréal, y compris le dernier, qui est aussi le plus important, où elle est restée de nombreuses années. Les expositions d'Eva Hesse et, finalement, d'Agnes Martin sont aussi accompagnées de documentaires, donnant un visage à ces pratiques pour les rendre plus accessibles. Il reste que, sans parler d'elles, ces femmes inscrivaient leur corps dans leurs oeuvres. Même Agnes Martin, dont on peut voir une série de 12 toiles à l'acrylique, des monochromes blancs laissant deviner quelques nuances de bleu dans leur profondeur et, sur la surface, un jeu de ligne au graphite suivant la grille du tableau. Minimalistes, sérielles et répétitives, ces toiles dévoilent le caractère méditatif du travail de Martin et le processus ouvert dans lequel il était engagé.

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Collaboratrice du Devoir