Fictions insulaires et poussières d'étoiles

Bien que la dernière exposition de Pascal Grandmaison à la galerie René Blouin remonte seulement à 2008, celle qui a cours actuellement s'en détache aisément. Dans cette production récente de 2010, l'artiste surprend donc encore en abordant des thèmes inédits dans son travail — la nature, le cosmos et l'échec des utopies — avec une sensibilité qui estompe le formalisme épuré qu'il a fait sien ces dernières années.

Le ton est donné par les sculptures qui reposent au sol de la galerie. La série Desperate Island, qui se présente au regard comme des icebergs flottants, intrigue d'abord du fait que l'artiste commet une première incursion dans le domaine de la sculpture, lui qui s'est plutôt distingué par sa maîtrise de l'image photographique ou vidéo. Or ces monolithes irréguliers ont tout à voir encore avec la photo, car ils découlent entre autres d'un essai visuel que l'artiste a déjà exposé, Background: 1912-2007, mettant en scène du papier plié. Leur processus de production reconduit aussi d'autres liens avec la photographie.

L'artiste a généré ces îlots en coulant du plâtre dans le creux de papier qu'il a d'abord plié à sa guise. Ces sculptures s'avèrent donc l'empreinte, le négatif, d'un instant antérieur, processus rappelant celui de la prise photographique. Ce moment est aussi évoqué par la nature du papier employé, lequel provient des studios de photographie commerciaux où il sert d'arrière-plan. De fond artificiel qu'il était, le papier devient le sujet d'un paysage fictif, ces monticules désertés évoquant un à un le procédé d'isolement et de découpe entraîné par la prise en studio.

Ces sculptures se démarquent par leur singulière façon de matérialiser le vide initial et transportent le regard dans un méandre de plissures que l'on devine friables et fragiles. La surface conserve aussi un autre souvenir du moule par sa coloration légèrement bleutée qui provient du papier. En apparence instables et précaires — bien que les quatre éléments exposés soient les plus érectiles, les moins portés à l'affaissement, de la série qui en compte dix —, les sculptures semblent s'éroder à la manière de fragments de glacier partis à la dérive, comme s'ils manifestaient ce qu'ils n'étaient déjà plus.

Infiniment grand

Avec une certaine modestie dans les moyens, Grandmaison en vient à camper des paysages qui cultivent un certain sens du tragique et de l'immensité, échelle de grandeur à laquelle il s'est aussi mesuré dans l'autre série exposée dans la galerie, Void View. Il s'agit de photographies composées de nuances très fines de gris, déclinant un même thème sur plusieurs éléments, sans jamais toutefois épuiser la fascination qu'elles suscitent. Des éclats lumineux attirent d'abord le regard, qui fouille ensuite ces images pour sonder une matière en apparence minérale. Il s'agit d'images du cosmos provenant du télescope Hubble de la NASA, que l'artiste s'est approprié pour les brûler, ne laissant que quelques fragments d'étoiles lumineuses se découper dans un fond de cendres.

Simple, le procédé captive néanmoins; le feu qui a réduit en cendre les images rappelle les procédés physiques puissants (fusion, explosion) dont sont faites les étoiles, la poésie de leur spectacle depuis la Terre ne laissant jamais soupçonner cette violence. Contrairement à ses photographies habituelles, l'artiste a donné aux tirages de cette série des dimensions modestes, ne cherchant pas ainsi à magnifier davantage l'artifice qu'il a déployé. Il crée plutôt un rapprochement du corps, un rapport intime à l'image qui traduit le désir des humains de rejoindre l'infiniment grand. Cette portée est reconduite aussi par le sens du support qui, à la verticale, entraîne le regard vers le haut.

Avec ces images tournées vers le cosmos, Grandmaison semble interroger les relations de la photographie, et des machines de vision en général, avec la tradition scientifique. Ce faisant, Void View semble être dans la veine du travail que l'artiste présente en ce moment au Musée d'art contemporain de Montréal (MACM), dans le cadre de l'exposition consacrée aux semi-finalistes québécois du prestigieux prix Sobey. Au MACM, il s'en remet à un dispositif plus lourd reprenant le motif usité de la grille pour présenter une collection d'images prélevées dans les revues scientifiques. Aussi, Void View convainc davantage par sa «trouvaille», son économie de moyens.

La vidéo diffusée au MACM, Light My Fiction, tranche aussi avec celle montrée à la galerie René Blouin, qui confirme une direction bien distincte prise dans cette récente production.

Au MACM, la vidéo relève d'un regard scrutateur, à la maîtrise indéniable, engageant une froideur clinique. Dans son dernier opus intitulé Soleil différé, l'artiste a plutôt adopté un regard contemplatif qu'il a promené sur les vestiges du site d'Expo 67, cherchant à révéler comment la nature reprenait son droit sur cette île au demeurant artificielle. En plus de faire écho au thème de l'insularité introduit par les sculptures, la vidéo évoque une certaine nostalgie. Il revient sur une utopie qui appartient au passé non pas pour la condamner, mais pour capter la vie qui a persisté dans son sillage. Il rapproche ainsi des temporalités disjointes, ce que l'ensemble du travail présenté dans la galerie, tout compte fait, explore finement.

Les images de la vidéo, d'une beauté grave tout en nuances de gris, donnent à voir longuement, et à entendre aussi, des manifestations de la nature, telles que les cours d'eau, les branches d'arbres oscillant avec le vent, les toiles d'araignées et des oiseaux. Certains plans sont de purs moments de grâce, comme ceux montrant une feuille morte lévitant mystérieusement dans les airs. La boule géodésique de Buckminster Fuller y trouve aussi son compte, redonnant à l'artiste le prétexte pour adopter une approche formaliste étudiée qui parvient à rafraîchir le regard sur un sujet pourtant maintes fois filmé.

Ces oeuvres, qui marquent un tournant réussi, le public européen pourra les voir au Casino du Luxembourg, à compter de janvier 2011, au coeur d'une grande exposition, une première rétrospective d'importance pour Pascal Grandmaison en Europe.

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Collaboratrice du Devoir