Notes sinistres et glamour au MBAM

Portrait de groupe: Günther Franke, Paul Ferdinand Schmidt et Karl Nierendorf, Otto Dix, 1923. Staaliche Museen Preußischer Kulturbesitz, Nationalgalerie Berlin<br />
Photo: Succession Otto Dix/Sodrac 2010 Portrait de groupe: Günther Franke, Paul Ferdinand Schmidt et Karl Nierendorf, Otto Dix, 1923. Staaliche Museen Preußischer Kulturbesitz, Nationalgalerie Berlin

Il reste à peine un mois pour voir le travail d'Otto Dix (1891-1969) au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) dans une exposition qui s'avère une des plus consistantes de l'automne. Il en va ainsi autant pour le caractère exceptionnel de cette exposition, une première nord-américaine pour celui qui fait partie des plus importants artistes allemands du XXe siècle, que pour les tragédies sociales qui ont marqué la période historique couverte, soit celle des deux guerres mondiales.

Plus qu'un devoir de mémoire, cette exposition ravive l'intérêt autour d'une figure d'artiste qui a pris le risque de jeter un regard franc et critique sur son époque. Aussi l'exposition commence-t-elle sans ménagement par des enfilades de dessins et de gravures réalisées durant la Première Guerre mondiale, que Dix a vécue aux premières loges en tant que soldat mitrailleur. Les corps y sont bien sûr à l'avant-plan, des corps devenus chairs informes, ensanglantées et mutilées par les projectiles qui ont aussi pulvérisé l'harmonie des paysages. Crues et parfois satyriques, ces représentations refusent de faire dans l'héroïsme et de glorifier la vie des tranchées.

Quelques documents (films et photos) campent la guerre thématisée dans la première salle. Le MBAM, contrairement à son habitude, a fait preuve de retenue dans la scénographie de l'exposition tout en tenant néanmoins à évoquer le contexte historique des oeuvres. Dans cette optique, l'apport d'extraits de film au cours de l'exposition s'avère fructueux, surtout dans la deuxième salle, où ils contribuent à évoquer la vitalité artistique de Berlin à travers le cinéma de l'entre-deux-guerres qui, sous la République de Weimar, s'engage dans l'expressionnisme ou la Nouvelle Objectivité.

Bordels et portraits

Même après la guerre, les oeuvres de Dix sont empreintes de violence et dérangent, comme en fait foi le récit autour du tableau Invalides de guerre, exposé à la première Foire internationale dada à Berlin en 1922 et détruit durant la Seconde Guerre mondiale. Une bonne partie de l'exposition se consacre aux oeuvres de Dix ayant pour thèmes des prostituées, dont les représentations ne sont pas tendres non plus. Les aquarelles et les peintures donnent à voir des nus féminins loin des conventions classiques ou idéalisantes et se font plutôt salaces. Dix a dépeint la dureté de l'univers des bordels où hommes, y compris lui, et femmes sont motivés par leurs instincts, de plaisir ou de survie. La brutalité culmine dans la série portant sur les crimes de nature sexuelle.

À côté de cette salle, celle réunissant les portraits se montre nettement plus sage, bien que Dix ne fût pas connu pour être flatteur envers ses modèles, épousant plutôt l'approche de la Nouvelle Objectivité. C'était au demeurant un portraitiste bien en vue dont les services ont été maintes fois retenus par les intellectuels, les hommes d'affaires, les docteurs, mais aussi les artistes et les poètes. Il est décevant de ne pas retrouver certains portraits majeurs, mais la sélection, dans cette exposition qui n'est pas il est vrai une rétrospective, permet d'apprécier la singularité de la facture découlant d'une technique complexe mêlant peinture à l'huile et tempéra à l'oeuf sur panneau de bois.

Une place de choix est consacrée au portrait de l'avocat Hugo Simons qui fait partie de la collection du MBAM. La saga entourant son acquisition de même que le lien qui unissait Simons et Dix sont relatés en détail, révélant certains enjeux rattachés à la constitution d'une collection muséale. Le cas Simons permet aussi d'introduire dans le récit de l'exposition l'arrivée de Hitler au pouvoir et l'instauration du IIIe Reich en 1933, qui allaient menacer la vie et le travail de nombreux artistes, y compris Dix.

La partie portant sur cet épisode tragique est plus didactique, mais nécessaire. Il n'est pas superflu de rappeler la montée de l'intolérance et le traitement réservé aux artistes de l'avant-garde sous le IIIe Reich. Pointé par le régime, Dix en perdit son poste à l'académie de Dresde et certaines de ses oeuvres furent détruites. Il échappa ensuite à la censure en adoptant d'autres styles, comme le montre en fin de parcours l'exposition dans une salle toutefois mal équilibrée qui semble étirer la sauce. Cela dit, ce n'est pas une raison pour ne pas aller voir cette exposition, dont les forces sont effectivement plus nombreuses.

Denis Gagnon


Si vous allez au MBAM pour Dix, il faut aussi aller jeter un oeil sur le travail remarquable du designer Denis Gagnon, présenté dans le Carré d'art contemporain, au sous-sol. Mais c'est peut-être d'abord Gagnon qui vous attirera au Musée. Sous le couvert de l'interdisciplinarité, les récents projets menés par l'institution de la rue Sherbrooke avec la musique et la haute couture (Andy Warhol, Miles Davis, Yves Saint Laurent) relèvent certainement aussi d'une entreprise visant l'élargissement des publics.

Il existe assurément des liens entre le design des vêtements et les arts visuels, mais ce n'est pas le dessein de l'exposition de les montrer. C'est pourtant ce à quoi l'on pourrait s'attendre du MBAM, qui se contente ici de présenter une vingtaine de créations récentes de Gagnon en se passant d'une mise en contexte détaillée. L'exposition s'en remet plutôt à la scénographie, du reste fort réussie, menée par l'architecte Gilles Saucier. Au plafond, une pyramide inversée noire sert d'ingénieuse surface de projections d'images de défilés. Au mur se trouvent des détails agrandis des matières utilisées par Gagnon et le plan de son atelier (avec un clin d'oeil à l'artiste Jeremy Deller).

Dans cette mise en scène dépouillée et dramatique, les vêtements tiennent sur des supports sans pied qui permettent d'apprécier le jeu très linéaire découlant des matériaux, franges, dentelles et fermetures éclairs assemblés pour épouser au plus près les courbes du corps dans un constant souci de fluidité. Impossible de rester insensible devant les prouesses de la confection qui ont su transformer la matière, valant à Denis Gagnon cette entrée au MBAM, une première pour un designer québécois.

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Collaboratrice du Devoir

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OTTO DIX. UN MONDE EFFROYABLE ET BEAU
Jusqu'au 2 janvier 2011

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DENIS GAGNON S'EXPOSE
Jusqu'au 13 février 2011
Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest