Prix Paul-Émile-Borduas - Bill Vazan inscrit l'art conceptuel au panthéon québécois

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Bill Vazan<br />
Photo: - Le Devoir Bill Vazan

Reconnu pour ses œuvres éphémères en milieu urbain et ses interventions de land art, Bill Vazan a bâti sa renommée dans les années 1970. Avec lui, l'art conceptuel a enfin son enseigne parmi les prix Borduas.

Natif de Toronto, Bill Vazan est arrivé à Montréal en 1957, soit dix ans avant qu'Expo 67 n'attire le monde. Il avait 24 ans et allait devenir un des plus féroces apôtres de l'art conceptuel au pays. Dès 1969 avec l'exposition de son Plan spatial tordu au Musée des beaux-arts, puis, surtout, avec Canada Line (1970) et World Line (1971), il inscrit sa pratique, au moyen de ruban adhésif étalé au sol et sur les murs de galeries, à l'intérieur d'un réseau planétaire. Depuis, il n'a jamais arrêté. Ni de créer, ni de se frotter au monde.

Ce n'est pourtant qu'à la faveur d'une récente exposition, qui ressuscitait ses meilleurs projets conceptuels des années 1970 (Walking into the Vanishing Point, centre Vox, 2007), que Bill Vazan est redevenu la figure qu'il était. Et qu'il se mérite, cette année, le plus prestigieux des honneurs pour un artiste québécois.

Il ne l'a pas volé, le Borduas. Il n'est peut-être pas le plus préoccupé par les questions identitaires, lui, l'anglophone capable de manier le français pour enseigner à l'UQAM qui se qualifie de «Québécois parachuté». Mais il est un de nos plus illustres représentants à l'étranger. Et de nos plus visionnaires. Son World Line, qui consistait en une ligne virtuelle disposée simultanément en 18 pays, c'était Internet avant la lettre.

«Figure fondatrice de l'art conceptuel, du land art et du montage photographique au Québec, Bill Vazan a introduit des manières différentes de faire et de réfléchir l'art, elles-mêmes traversées par la pensée de Marcel Duchamp ainsi que par les questions esthétiques qui animaient la scène artistique internationale au milieu des années 1960.» C'est en ces mots que Marie-Josée Jean, directrice de Vox, a entamé la lettre adressée au jury du Borduas où elle défendait la candidature de Vazan.

Pour les uns, Bill Vazan est cet incontournable de l'art conceptuel. Celui qui a frayé avec Sol LeWitt, établi une correspondance avec Ian Wallace et été un des fondateurs de Véhicule Art, premier centre d'artistes autogéré. Pour les autres, il est d'abord un des rares Québécois à faire du land art, sinon le seul. Celui qui a investi plus d'un territoire avec ses pierres monumentales, autant à l'étranger qu'ici, oeuvres souvent visibles à vol d'oiseau et appréciées par un grand nombre. Mais pas par un certain Jean Drapeau: Bill Vazan était de Corridart, l'expo démantelée par le fantasque maire à la veille des Jeux olympiques de 1976.

Photographe


Vazan est aussi considéré comme un des premiers au Québec à avoir pratiqué le photomontage, où il décortique, morcelle et recompose un paysage en une multitude d'images. Le Musée national des beaux-arts du Québec avait salué cette manière de faire en 2001 par l'exposition Ombres cosmologiques, qui a ensuite circulé au Canada pendant quatre ans. La manifestation, qui regroupait des pièces récentes tirées des îles Mingan, des chutes Montmorency et des pyramides d'Égypte, aura été le dernier grand déploiement de son art. Jusqu'à Walking into the Vanishing Point, de Vox, et son prestigieux catalogue.

La photographie est le point commun de cette disparité. Pour ces projets conceptuels, autant que les oeuvres de land art — dans les deux cas, des interventions souvent très éphémères — les images ont un double rôle, comme objet matériel et comme témoignage visuel. Les meilleurs exemples, sans doute, concernent les itinéraires urbains que Vazan parcourt à pied, en métro ou en autobus. Walking into the Vanishing Point, l'oeuvre qui a inspiré le titre de l'expo de 2007, consistait à prendre en photo chaque coin du boulevard Saint-Laurent. Soixante prises, du sud au nord.

Conceptuel, artiste du land art et auteur de photomontages. Il y aurait donc trois Bill Vazan dans le Borduas 2010. «Cinq, rétorque le principal intéressé. Il y a aussi le peintre et le graveur sur pierre.»

Vrai: Vazan, lorsqu'il se met pour de bon à la création artistique au milieu des années 1960, fait dans la peinture. Il a même sa période hard edge, propre à l'époque, d'où naissent des tableaux aux motifs géométriques et aux illusions optiques. Récemment, pour ses interventions extérieures, il imprime sur des roches des signes proches du hiéroglyphe. C'est sa touche plus ésotérique, en contact avec les civilisations anciennes.

Plusieurs de ces pierres occupent une grande part de son atelier, comme en attente qu'on leur trouve un site. Il faut les enjamber pour atteindre la seule chaise. C'est dans ce capharnaüm qu'il nous accueille, petite caméra numérique au cou. Bill Vazan, qui soufflera ses 77 bougies au cours du mois, demeure actif. Et si ce désordre reflète sa vivacité, l'homme ne manque pas d'idées.

La Main, par exemple, l'obsède encore. Il aimerait la parcourir à nouveau d'une rive à l'autre, à pied, cette fois du nord au sud. «Je ferais quelque chose en couleur. Je partirai d'en haut [la rivière des Prairies] et reviendrai sur mes pas pour voir à quoi elle ressemble quarante ans après [Walking into the Vanishing Point].»

L'expo de Vox, admet-il, a certes rafraîchi sa signature conceptuelle. Lui ne l'a jamais repoussée. Depuis 2008, il s'est d'ailleurs remis à photographier les métros du monde, New York, Paris, Londres, Rome, près de quarante ans après avoir fait ceux de Montréal et de Toronto. «En 1969, j'avais en tête de fixer le temps et le lieu, en prenant des photos où l'on voyait l'heure et le nom de chaque station. Mais, aujourd'hui, il n'y a plus d'horloge, a-t-il constaté. Je suis animé par d'autres sensations. Elles concernent mes déplacements d'un lieu à un autre. Je photographie mes mouvements, les wagons sur le quai, les escaliers, d'en bas, d'en haut, l'entrée extérieure d'une station, etc.»

Bill Vazan continue à parcourir le monde. Au volant de sa voiture, en digne héritier de cette époque où prendre la route était synonyme des plus grandes libertés. Mais aussi en avion, happé par les sites archéologiques du globe. Ce printemps, il était en Tunisie, d'où il a rapporté des photographies de lieux investis de ces rubans qui, jadis, ont fait sa renommée.

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Collaborateur du Devoir