Expositions - Pétards mouillés?

Charles Stankievech, Ghost Rockets World Tour, Space Oddity, 2009. Extrait vidéo.<br />
Photo: Sources l’artiste et la galerie Donald Browne Charles Stankievech, Ghost Rockets World Tour, Space Oddity, 2009. Extrait vidéo.

L'exposition en cours chez Donald Browne est le résultat d'une tournée mondiale fort particulière. Il y est bien question de musique rock, mais pas uniquement. Pour l'artiste Charles Stankievech, qui en est le maître d'œuvre, le mode de la tournée emprunté à la culture pop n'est qu'un prétexte pour visiter des lieux investis d'une autre mission et dont il souhaite retracer l'histoire: la balistique.

Sur une période d'un an, Stankeviech s'est rendu dans douze endroits à travers le monde connus pour avoir contribué au développement de la balistique. Par intrusion ou grâce à des permissions spéciales, il a procédé, à chacun de ces endroits, au lancement d'une roquette inoffensive, lancement qu'il a soigneusement documenté. Les douze vidéos qui en découlent singularisent chacune des lieux expérimentés par l'artiste, en étant notamment associées à une chanson tirée d'un répertoire rock connu. La galerie Browne présente trois vidéos de cette série, ainsi que des artéfacts, sous vitrine ou encadrés, découlant des lancements des minifusées.

L'artiste, à l'exemple de ses projets antérieurs, plonge le spectateur dans une fiction qui entremêle habilement les données scientifiques, historiques, géographiques et culturelles faisant ressortir les visées militaires, ou de domination, rattachées à l'occupation de territoires par l'humain. Au lieu de se contenter d'y jeter un regard distant et critique, l'artiste cultive une certaine complexité. En intervenant dans ces sites, il y inscrit également les projections fantasmatiques dont ceux-ci font encore l'objet aujourd'hui et auxquelles lui-même ne semble pas résister. Il réactive ainsi un imaginaire pour ces lieux, les aborde par le truchement du fantastique.

Bases militaires et forteresses

Il y réussit, car les films, pas loin d'ailleurs du vidéoclip musical, suscitent sans mal l'intérêt. À commencer par Ghost Rockets World Tour, Space Oddity, qui, comme son titre l'indique, est accompagné d'un des plus grands succès de David Bowie. Un plan fixe montre le désert de Mojave aux États-Unis, où se trouve la Edward Airforce Base. L'artiste, alors que la nuit tombe, active le lancement de la roquette, dont l'envolée coïncide évidemment avec le climax dans la musique de Bowie. L'image granuleuse de la vidéo montre ensuite l'artiste, muni d'une lampe de poche, qui cherche à retrouver la roquette après sa chute. Ce qui séduit dans cette vidéo, c'est le caractère audacieux de l'intervention à cet endroit, mais aussi son amateurisme, qui détone avec la musique, plus dramatique et solennelle. L'ensemble prend une tournure légèrement dérisoire.

Un autre lancement a eu lieu à la forteresse maritime de Suomenlinna, à Helsinki, en Finlande. La vidéo se veut plus esthétisante, avec des jeux formels qui dédoublent en miroir les images des fortifications et des canons. Au son d'une musique rock plus lourde, les images gagnent une dimension psychédélique qui s'affirme plus franchement lors d'une séquence montrant un plan d'eau envahi d'algues vertes. L'effet est hypnotique, si bien que le lancement lui-même de la roquette passe quasiment inaperçu.

La troisième bande a été tournée à la DEWline, dans l'océan Arctique, au Canada. Il s'agit d'une base des forces militaires canadiennes et américaines qui, durant la guerre froide, a été implantée le long du 70e parallèle pour détecter les bombardiers russes. Stankievech a fait plus d'une intervention à cet endroit, dont le DEW Project qu'il a présenté à la galerie Leonard & Bina Ellen en 2010, dans le cadre de l'exposition commissariée par lui-même: Les Nords magnétiques. Le lieu s'avère emblématique des efforts déployés par les pays pour préserver leur frontière, même là où le sens de la propriété ne semble plus exister.

L'artiste rend audible cette occupation par surveillance du territoire grâce à la bande sonore, composée d'ondes électromagnétiques, potentiellement émises par les radars, de même que l'activité de la roquette qui est propulsée vers le ciel. Par ailleurs, comme pour attester de l'authenticité de ses interventions, l'artiste en a recueilli des artéfacts significatifs, notamment les rampes de lancement des fusées, dont quatre se trouvent encadrées dans l'exposition. Chacun des disques porte des traces de brûlure configurant des motifs abstraits similaires à des nébuleuses. Formellement, ceux-ci suggèrent un amalgame entre la musique et la matière céleste.

Cette propension à recueillir les artéfacts prend une tournure fétichiste avec La Vitrine. Elle abrite des minéraux divers, tels que des météorites, du sable du désert de Mojave, un écrou et des cristaux, qui sont présentés comme des talismans aux pouvoirs indéfinis. Ce dispositif semble défendre une voie contraire à la science qui aurait conduit aux développements des communications et à la balistique. Moins convaincante, cette oeuvre semble toutefois indiquer que Charles Stankievech s'amuse très sérieusement à rejouer librement des conquêtes ou à miner leur prétention, évoquant une propension certaine pour le fantastique et la science-fiction.

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Collaboratrice du Devoir