Une Espagne très sélect(iv)e

Joaquin Sorolla, Soleil du matin, 1901. Huile sur toile, 81 x 128 cm. Collection Pérez Simón/Fundación JAPS, Mexico<br />
Photo: Photos de Studio sébert Photographes Joaquin Sorolla, Soleil du matin, 1901. Huile sur toile, 81 x 128 cm. Collection Pérez Simón/Fundación JAPS, Mexico

Il y a comme deux pans, deux axes, dans l'exposition Du Greco à Dalí. Le premier vise à braquer les projecteurs sur des artistes méconnus, sur la frange espagnole de l'histoire de l'art ignorée par les Gombrich et autres élites occidentales. La seconde, plus conformiste, s'en tient aux grandes figures de l'art, dont le seul fait de les exposer sert de justificatif.

Du Greco à Dalí. Les grands maîtres espagnols de la collection Pérez Simón se veut une exposition historique. Encyclopédique, selon son propriétaire, Juan Antonio Pérez Simón, un investisseur mexicain devenu un philanthrope soucieux de la conservation du patrimoine mondial. C'est la deuxième fois que le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) s'en remet à lui. Contrairement à l'expo déjà toute prête De Cranach à Monet, en 2007, Du Greco à Dalí est une initiative québécoise, réalisée avec la contribution du musée parisien Jacquemart-André.

Combler un vide


Pour les deux établissements, le but de cette expo reposait sur une raison bien noble, celle de combler un vide. À Paris, il n'y avait pas eu d'expo d'art espagnol depuis quinze ans. Alors qu'ici, dans les musées québécois, il n'existe pratiquement «pas de trace de la tradition picturale espagnole», pour reprendre les explications d'Esther Trépanier, directrice du MNBAQ.

Entre les Jusepe de Ribera, Ignacio Zuloaga et Joaquin Sorolla d'un côté, et les Goya, Picasso et Dalí de l'autre, pas besoin d'être devin pour savoir ce qui attirera les visiteurs. Certes, les célébrités peuvent servir d'appât et faire parler d'artistes moins connus et sur lesquels, pourtant, on n'hésite pas à accoler l'étiquette «grands maîtres». Mais justement, le déséquilibre de cette collection et les trous historiques font croire qu'effectivement les Picasso et cie ne sont là que pour ça, que pour leur valeur d'appât.

Du Greco (1541-1614) à Dalí (1904-1989), ou plutôt de L'Archange Gabriel, d'Alejo Fernández, plus vieille pièce répertoriée (de 1515), au Grand papier gris avec un symbole blanc d'Antoni Tápies, acrylique de 1965, l'expo couvre 450 ans. En deux salles et six thèmes (l'art religieux, le portrait, les maîtres de la modernité...). Et en 72 oeuvres. Impossible, vous en conviendrez, de tout dire.

Il faut néanmoins rappeler qu'il s'agit d'une collection privée, bâtie sur la seule pulsion d'acheteur de Pérez Simón. Son ensemble est d'autant plus impressionnant que l'homme, qui n'avait aucun legs familial à partir duquel démarrer sa collection, a commencé il y a une trentaine d'années. Et son initiation s'est faite avec une... affiche. De celles que l'on se procure dans les boutiques de musée.

Pérez Simón demeure à la merci du marché. Ce qui explique l'absence notoire de Velázquez, dont il ne reste plus rien de disponible. Et si le contraire s'avérait, l'Espagne le réclamerait avec autorité. Le peintre des Menines est d'une classe à part, un patrimoine national incontesté.

Pas de Velázquez, donc, un Greco miniature, un seul Goya, des Picasso, mais surtout des esquisses ou des dessins de moindre importance. De Dalí, certes, il y a des morceaux d'importantes dimensions, mais la plupart appartiennent aux périodes tardives, des tableaux lourds en jeux optiques et en tons ésotériques, dont l'emblématique Le Christ de Gala (1978), un diptyque avec miroirs. Pas de quoi pavoiser.

Par contre, côté peintres méconnus, l'expo mérite le déplacement. Joaquín Sorolla (1863-1923), que Pérez Simón apprécie particulièrement, en est sans doute le point fort. Celui qui a retrouvé ces dernières années, dit-on, la reconnaissance internationale est un digne représentant du costumbrismo, un régionalisme à l'espagnole entre tradition et modernité. De lui, on nous offre un ensemble plutôt cohérent, en dix huiles. Ce sont d'intenses études de lumière qui représentent la vie quotidienne, autant par le thème du travail (le retour de la pêche) que par des scènes ludiques (baignades d'enfants).

Le meilleur est donc de ce côté d'une Espagne plus du terroir, de la base, et moins autour des figures solitaires. À ne pas rater, dans ce sens, deux tableaux anonymes des XVIIe et XVIIIe siècles, immenses et détaillées représentations de fêtes populaires à la Plaza Mayor de Madrid. On ne s'étonnera pas, sinon, de la forte présence de scènes religieuses. L'expo démarre d'ailleurs avec un Saint Jérôme, sujet de prédilection de son auteur, Jusepe de Ribera. Le tableau, de 1648, serait réapparu récemment et l'acquisition de Pérez Simón lui redonne sa valeur en l'intégrant dans un tout.

Le moins bon est dans les sauts dans le temps, dans les voisinages douteux qui n'ont pas été évités. Il y a rupture entre les tons fauves des costumbristas et la nature morte cubiste de Juan Gris. Même chez Picasso, entre ses nus et ses compositions cubistes, le changement est brutal. Le pire est dans la présence du Tápies, une abstraction minimaliste dont seul le fond gris peut évoquer les ciels brumeux vus ailleurs. Ce Tápies semble d'autant plus anachronique qu'il côtoie les Dalí et précède des dessins de Miro. Comme si, finalement, collectionner se résumait à s'entourer de grands noms, peu importe les styles et les époques...

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Collaborateur du Devoir