La question brûlante de la langue

For Chicago, 2007. Installation: Jenny Holzer, PROTECT PROTECT, Museum of Contemporary Art, Chicago, 2008. Texte: Arno, 1996, © Jenny Holzer.<br />
Photo: Attilio Maranzano For Chicago, 2007. Installation: Jenny Holzer, PROTECT PROTECT, Museum of Contemporary Art, Chicago, 2008. Texte: Arno, 1996, © Jenny Holzer.

L'art très poétique et politique de Jenny Holzer a mené la fondation DHC à tenir une soirée-manifeste de jeune poésie montréalaise. Bilingual, of course.

Thomas Manguy, qui n'a pas 30 ans, vit ces temps-ci une série de baptêmes. L'an dernier, ce littéraire qui ne prétend pas jouer le titre de poète comme carte de visite, publiait un premier recueil, Totem, un livre d'artiste réalisé avec le graveur François Vincent. Ce soir, il lira devant public certains de ses textes, chose qu'il n'a jamais faite. Une nouvelle aventure, qui découle d'une autre première: la découverte des installations lumineuses très volubiles de Jenny Holzer, l'Américaine à l'honneur de la fondation pour l'art contemporain DHC.

«Jenny Holzer, dit-il, c'est un baptême pour moi. Et ce fut assez déstabilisant, ce mélange des discours, des voix. Elle crée une atmosphère. Et elle révèle des cas de censure [lorsqu'elle utilise des textes militaires], qui reposent sur un travail d'enquête impressionnant.»

Si Thomas Manguy fera la lecture ce soir à l'auditorium du Musée des beaux-arts de Montréal, en compagnie de cinq de ses pairs, c'est grâce à Jenny Holzer. D'une exposition bavarde à une soirée de lecture de poèmes, il y avait un petit pas, que la DHC n'a pas hésité à franchir. Systèmes d'alerte avancée: la poésie incendiaire de six Montréalais est une des activités en marge de l'expo Jenny Holzer, à l'affiche encore pendant deux semaines.

L'idée de ce pont entre deux arts, de cette poésie incendiaire, revient à John Zeppetelli, commissaire d'expos à la DHC. Il avait en tête le ton provocateur et incisif de Holzer, en particulier ses Inflammatory Essays, des manifestes qui paraphrasent des idéologies extrêmes. Et a invité un jeune poète anglo-montréalais, Carmine Starnino, à mettre le feu aux poudres. Résultat: une soirée bilingue, SVP.

«Les manifestes de Holzer sont assez crus, assez violents, reconnaît-il. Notre événement a son caractère audacieux dans le fait qu'il est bilingue. Des textes seront lus en français, d'autres en anglais, sans les traduire. Si vous comprenez, tant mieux, sinon, tant pis.»

Le programme, qui réunit, outre Manguy et Starnino lui-même, quatre autres jeunes auteurs (Asa Boxer, Anita Lahey, Rosalie Lessard, Vincent Charles Lambert), reflète d'après son organisateur la réalité montréalaise, où se côtoient deux collectivités, sans se confondre.

«Les deux solitudes, ça existe encore», dit Carmine Starnino, qui trouve ce clivage naturel dans un monde où la langue en est la chair. Lui-même éditeur anglais des Pierre Morency et Robert Melançon, le vit au quotidien. En fait, admet-il, il a son antenne francophone en la personne de Jean-François Bourgeault, un des fondateurs des cahiers littéraires Contre-Jour.

«C'est difficile de savoir qui sont les poètes intéressants de ma génération. On ne se connaît pas. It's awful, finit-il par exprimer dans son Shakespeare. Cet événement est un moyen de les découvrir et de les célébrer.»

La soirée peut bien être chapeautée de l'épithète «incendiaire», le choc des langues ne risque pas d'envenimer le climat. Carmine Starnino et Thomas Manguy, réunis pour la première fois cette semaine pour les besoins de ce texte, affirment ne pas ressentir d'animosité envers l'autre communauté. Malgré la controverse des écoles passerelles et autres débats sociolinguistiques.

«Je ne me sens pas menacé, dit la voix francophone. Je m'interroge à long terme, mais je ne vois pas de volonté chez les anglophones de nous assimiler. Il n'y a pas de projet en ce sens. Et si ça arrive, ce sera en dehors de leur volonté. Le choc est là, mais on vit ensemble, avec la volonté de se concilier.»

«Je ne veux pas d'un Québec assimilé, confie pour sa part Starnino. Ça prend des lois pour que le français ne soit pas menacé. Et je ne m'oppose pas à ce qu'on limite la croissance de l'anglais.»

Advenant un Québec souverain, il y resterait, sans peur. Pour lui, de toute façon, le multilinguisme est «source de créativité, une musique, un son».

Carmine Starnino n'adhère pas au concept de double exil dont souffrent certains Anglo-Québécois qui se considèrent rejetés par la majorité. Au contraire, il perçoit une plus grande liberté d'écriture, une identité unique en Amérique du Nord. Il en tient pour preuve l'oeuvre de A. M. Klein, Rockin' Chair (1948), portée par un joual impossible ailleurs qu'au Québec.

Les mots comme arme, le langage verbal incisif, celui qui met mal à l'aise, l'artiste américaine Jenny Holzer les manie bien. Thomas Manguy et Carmine Starnino ne prétendent pas user des mêmes formules chocs. Le premier est adepte d'un «volet narratif fort, vers une forme d'allégorie». «Un mélange de réel et de rêve, dit-il. Je pars d'un affect, mais j'essaie d'éviter l'épanchement.»

Le second dit puiser dans sa réalité, dans les choses qui lui sont familières. «C'est une poésie formelle, avec des références familiales et intimes, de l'ordre de la confession. C'est de la fiction, mais tout est fiction. L'article que tu écris est fiction.»

Les deux solitudes, si elles finissent par se rencontrer ce soir, deviendront enfin, elles aussi, de l'ordre de la fiction.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 29 octobre 2010 08 h 41

    Bravo!

    La vie culturelle consiste à créer des lieux de rencontre. Bravo!