D'inspirantes mares poisseuses

Répertorier le vague, d’Angèle Verret<br />
Photo: Richard-Max Tremblay Répertorier le vague, d’Angèle Verret

La peinture d'Angèle Verret est une de celles qui miment l'image photographique ou, du moins, qui tentent de reprendre ses effets plastiques, ses obsessions à propos de la représentation du réel. Depuis quinze ans, l'artiste n'en est pas moins l'auteure de tableaux abstraits où la reconnaissance des signes et des motifs est laissée à l'imagination de chacun. Avec elle, on nage dans les eaux troubles du doute et de l'inconnu. On est dans un monde où rien n'est acquis.

Surfaces miroitantes, entre opacité et transparence, riches textures nées de l'accumulation de matière (de l'acrylique), traitement en monochrome... Les tableaux d'Angèle Verret nécessitent, pour être appréciés, un regard attentionné. Et même si chacun a sa singularité, c'est ensemble, tel un tout, qu'ils font effet. C'est de nouveau le cas de la série en vue à la maison de la culture Côte-des-Neiges, un cinquième solo pour elle en trois ans (!).

Poussière et grisaille


C'est la poussière et sa grisaille qui sont au coeur de cette série presque exclusive à 2010 — deux tableaux, sur sept, datent de 2009. La poussière, et son goût, plus particulièrement, tel qu'avancé par le titre de l'exposition, Tasting Dust. Un peu à la Nicolas Baier, qui s'est attardé à des miroirs défraîchis — mais de manière inverse puisque lui fait de la photographie quelque chose de pictural —, les compositions de Verret sont âpres, rugueuses, voire monocordes. Ou fades et insipides, selon les mots choisis par l'artiste elle-même.

«Ces tableaux ont été travaillés avec une conscience aiguë de ce que peut signifier la fadeur, l'insipide ou le poussiéreux», a-t-elle confié cette semaine lors d'un bref échange par courriel. Elle dit en avoir trouvé l'inspiration dans son environnement immédiat, soit son atelier, au plancher couvert d'une fine poussière blanche, vite devenue une «mare poisseuse».

Rebutant, son art? Du tout. Au contraire, il séduit, apaise même. Mais pas seulement. En prenant la poussière comme sujet de représentation — encore faut-il être doué pour la reconnaître, cette poussière —, Angèle Verret soulève la question du goût en peinture. Les canons esthétiques, ce qui est beau et bien, demeurent, après des décennies de débats, des guides de jugement.

Bien sûr, elle n'est pas la première à jouer dans ces cordes — il fallait voir cette semaine, au Festival du nouveau cinéma, le documentaire qu'a réalisé Sophia Fiennes sur le peintre allemand Anselm Kiefer. Contrairement à ce grand artisan de l'image de la ruine, qui se sert de la poudre de pierre et des cendres comme véritable matière, Verret ne fait qu'évoquer la présence de la poussière. Que donner l'idée de son apparence (on est bien dans un simili photographique) et de ses possibilités narratives, aussi troubles soient-elles.

La mare poisseuse est source de plus d'un miroitement. Dans Répertorier le vague (ou «la» vague?), les lignes se font ondulantes. Dans Recoudre l'image, elles semblent avoir été creusées, taillées dans le roc, un roc très lisse, comme le marbre. Toujours aussi poétiques, ses titres donnent des pistes de lecture, tout en restant imprécis. Traîner dans un souvenir, ... qui en découle..., Les premières heures, la maigreur...

Il en ressort un point commun: le temps s'écoule. Une manière pour l'artiste de rappeler que son approche repose sur un (long) processus, sur une observation des effets que produit la rencontre de deux éléments (une surface et un pigment, ne seraient-ce que ceux-là).

C'est une question de déplacement, du mouvement provoqué par ces réactions à la fois chimiques et physiques. Devant Répertorier le vague, on a la forte impression de se trouver devant la surface si instable de l'eau — d'où le doute sur l'article défini dans le titre. Autrement, ses premières années, Verret les décrit comme un travail sur «les procédés de décantation». Décanter, l'art de laisser reposer...

Si, à cette époque, la peintre mélangeait ses couleurs avant de les appliquer, aujourd'hui, et depuis deux ans, elle les pose une après l'autre, les superpose. Le geste, répété par conséquent plus d'une fois, est d'ailleurs plus palpable dans ces récentes peintures acryliques. Dans certaines, le tracé est à ce point présent qu'il commande trop la lecture. Dans les meilleures, Les Premières Heures..., par exemple, il s'agit davantage de traînées plus inconstantes et, visiblement, moins contrôlées, comme une flaque d'huile qui s'étiole et qui imbiberait docilement un tissu. C'est dans ces cas que rien ne semble acquis. Que tout est permis.

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Collaborateur du Devoir