Bestiaire ludique et dérangeant

The War, 2009, de Jon Pylypchuk, matériaux divers<br />
Photo: Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Friedrich Petzel, New York The War, 2009, de Jon Pylypchuk, matériaux divers

Le travail de Jon Pylypchuk dégage une atmosphère glauque que le parcours de l'exposition dévoile peu à peu. Il y a d'abord une toile colorée de facture lyrique, une vidéo et des figurines en argile composant une colonie d'oiseaux pour le moins disgracieux. Le cœur de l'exposition est situé dans la salle où le ton est franchement donné. S'y trouvent deux installations, disposées aux murs et au sol, qui campent des univers sordides et inquiétants.

Pourtant, force est d'admettre que ces oeuvres séduisent aussi par leur charme suranné. Elles ont également quelque chose de naïf et d'enfantin, voire de ludique, grâce surtout à la présence des poupées en tissu qui animent l'installation Press a Weight Through Life and I Will Watch This Crush You (2006). Au moyen d'un assemblage de fragments de bois et de planches récupérées, l'artiste a édifié une structure qui ressemble à une ville miniature. Un bidonville plutôt, tant la précarité prévaut; conçue morceau par morceau et par agglutination, la construction dresse des abris de fortune. Les poupées en sont les habitants, des personnages hybrides amalgamant des aspects humains et animaliers.

Par cet étrange bestiaire, Jon Pylypchuk semble raconter le sort d'un monde en déroute. Les matériaux bruts employés par l'artiste contribuent à l'attrait de cette installation qui permet au regard de circuler dans ses méandres. L'échelle réduite de l'oeuvre anticipe le point de vue dominant du regardeur, qui assiste impuissant à une scène dont il est exclu, mais qui le concerne néanmoins. Cela est davantage visible dans la sculpture en bronze Untitled (elephant fight) (2008), où deux éléphants, mi-humains, s'affrontent dans un corps à corps musclé. Comme une fable, l'oeuvre tient lieu de morale ou d'enseignement.

Fiction anthropologique

Heureusement, le travail de l'artiste n'est pas moralisateur pour autant. Il revisite de manière personnelle certains codes rattachés à des fables et à des mythes en les détournant de leur imaginaire rassurant et de leur portée édifiante. Pylypchuk ne cherche pas non plus à renouer sérieusement avec des origines lointaines. La série de masques intitulée The War (2009) en propose plutôt une parodie crue. Fixés en nombre important sur deux murs de la salle, comme un accrochage de salons du XVIIIe siècle, ces visages monstrueux et grimaçants rappellent des masques «primitifs». Sans mal, ils volent la vedette au reste de l'exposition.

Alors que ces masques exploitent un langage qui s'apparente aux arts dits premiers, ils sont faits de matériaux synthétiques et rétro-éclairés de lumière artificielle dont les fils électriques sont visibles. Ce sont des masques composés de rebuts, bricolés de matériaux divers, qui trahissent les travers de la surproduction et de la surconsommation. Noires, lisses ou boursouflées, ces sculptures murales rappellent le pétrole et ses dérivés, ou d'autres matières industrielles pour lesquelles aujourd'hui les humains se livrent des guerres.

Faussement nostalgiques, ces oeuvres semblent imaginer les restes laissés par les civilisations occidentales. Il faut donner raison à François LeTourneux, commissaire de l'exposition, qui écrit dans le catalogue que cette série procède à une remise en cause de «[...] la représentation rassurante de l'ouverture à l'autre et du progressisme [...]». Les fictions qui en ressortent sont à la fois dures, c'est-à-dire de nature à confronter, et amusantes, à cause de leur facture bricolée et de leur anthropomorphisme. C'est pourquoi les oeuvres de Pylypchuk peuvent susciter un sentiment de séduction dérangeante, ce qui en constitue leur portée critique.

De Winnipeg à Los Angeles

Cette exposition ne couvre qu'une période restreinte de la production de l'artiste. La vidéo Shut You Cockface Up, présentée au début du parcours, fait exception. Datée de 1998, elle remonte aux premiers débuts de l'artiste et se veut déjà porteuse de l'univers qu'il fera sien, quoiqu'elle semble être restée marginale dans sa pratique. Il en est de même pour la réalisation de costumes et d'accessoires, dont la photographie Of Those Who Will Survive. A Nice Evening Based on An Idea by Sibylle Berg and Raphael Gygax (2008) témoigne dans l'exposition. Bien que l'on puisse deviner la parenté de ce travail avec les oeuvres de l'artiste — la forme théâtrale et le traitement rudimentaire des matériaux —, son rôle n'est pas explicité au sein de l'exposition, ni dans le catalogue.

La sélection n'inclut pas non plus d'exemples de dessins et d'oeuvres comportant des éléments textuels, part, semble-t-il, importante du travail de l'artiste. À tout le moins, le dessin fut central lors de la formation de Pylypchuk à l'Université du Manitoba à Winnipeg, sa ville natale. Il y a d'ailleurs cofondé en 1996 le collectif Royal Art Lodge regroupant d'autres artistes comme lui fervents des matériaux pauvres. En faisait partie Marcel Dzama, à qui d'ailleurs le Musée, friand on dirait de cette filière, a consacré une exposition l'année passée. Jon Pylypchuk est maintenant basé à Los Angeles, où se trouve aussi Mike Kelly, artiste actif depuis les années 1980, avec qui il est tentant de rapprocher son travail. Les oeuvres de Pylypchuk s'avèrent toutefois moins outrageantes et relativement plus sages.

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Collaboratrice du Devoir