D'archives en archives

Once Near Water: Notes from the Scaffolding Archive (2008-2009), image tirée du vidéogramme.<br />
Photo: Avec la permission de Vera Frenkel Once Near Water: Notes from the Scaffolding Archive (2008-2009), image tirée du vidéogramme.

On pourrait croire, par le titre, qu'il s'agit d'une rétrospective, mais ça n'en est pas une. La «cartographie» de la pratique de Vera Frenkel se veut plutôt une présentation partielle des archives entourant certaines œuvres de l'artiste, elle qui a commencé sa pratique il y a quarante ans à Montréal. C'est en quelque sorte un retour ici pour Frenkel, qui est aujourd'hui installée à Toronto et à qui la pratique, diffusée dans plusieurs villes à l'étranger, a valu de nombreux prix prestigieux.

Fragmentée, mais dense, l'exposition cherche à mettre en valeur certains documents qui sont entrés dans l'élaboration des oeuvres de l'artiste, lesquelles, au fil des années, ont pris la forme d'installations in situ, de photographies, de vidéos et de récits. Globalement, le travail de Frenkel est associé aux arts médiatiques, dont elle est d'ailleurs une pionnière au Canada. Par leur composition matérielle et technologique ainsi que par leur caractère in situ, certaines oeuvres de Frenkel rendent leur conservation et leur réexposition difficiles, voire impossibles, accentuant ainsi l'importance et l'existence des archives les entourant. Les archives, on le comprend dès lors, impliquent une certaine absence faisant appel à la mémoire et aux souvenirs.

Pour Sylvie Lacerte, commissaire de l'exposition, il s'agissait aussi de faire le jour sur le travail de création qui se situe en amont et en aval des oeuvres. L'existence du Fonds Vera Frenkel, abrité par la Queen's University de Kingston en Ontario, a rendu possible cette exploration par Sylvie Lacerte d'ailleurs impliquée au sein de l'Alliance DOCAM (documentation et conservation du patrimoine médiatique). Actif entre 2005 et 2010, l'organisme a mené des recherches qui portaient sur les enjeux rattachés à l'obsolescence des oeuvres d'art médiatiques. L'actuelle exposition participe donc plus généralement d'un intérêt croissant pour les archives dans le champ de la recherche en art et en muséologie. L'art contemporain, c'est connu, remet en question l'oeuvre comme objet pérenne et unique forçant la prolifération de traces, mais il y a aussi le geste d'exposition qui redéfinit le statut des archives, notamment en leur prêtant un rôle actif dans la transmission de l'oeuvre à laquelle elles sont rattachées.

Palimpseste de récits


L'exposition est touffue, bien que la commissaire ait choisi de privilégier la présentation d'archives entourant seulement trois oeuvres. Trois oeuvres qu'elle qualifie de «charnières» dans le catalogue, laissant entendre qu'avec elles trois il est possible de dresser un récit révélateur du travail de Frenkel. Toutefois, ce n'est pas cette impression qui ressort de l'exposition, qui, de l'aveu de la commissaire, reste fragmentaire, n'étant que «la pointe de l'iceberg [du] parcours multiforme de l'artiste». Les raisons qui motivent la sélection des oeuvres, et leur qualité d'«oeuvres charnières», demeurent implicites, ce qui déroutera sûrement le spectateur à qui le travail de Frenkel n'est pas familier.

À tout le moins, la sélection évoque le travail de l'artiste à trois moments distincts, couvrant ainsi l'ensemble de la carrière avec les années 1974, 1992 et 2008-2009. Il s'agit, et les titres sont en soi des programmes, de String Games: Improvisations for Inter-City Video (Montreal-Toronto, 1974), de «... from the Transit Bar»/«... du transitbar» et de la plus récente Once Near Water: Notes from the Scaffolding Archive. Vitrines abritant les archives, documents photographiques accrochés au mur et extraits de vidéo permettent aux spectateurs d'entrer dans ces univers complexes dont la préhension restera partielle. Ce mode de présentation, qui évite de redoubler les méthodes de l'archiviste professionnel, admet le travail de construction et de reconstruction rattaché à l'exposition des archives. À en croire le poste de lecture et de consultation préparé à l'intention des visiteurs, ce travail de configuration est ouvert et toujours en cours.

De String Games, les «tra-ces» sont plus arides et moins éloquentes, bien qu'elles évoquent un projet audacieux consistant à exploiter l'infrastructure de studio de téléconférence pour réaliser une oeuvre performative en direct entre deux villes. On se prête plus volontiers à la lecture des documents entourant «... from the Transit Bar», installation qui se présentait sous la forme d'un bar où les spectateurs étaient invités à consommer et à s'asseoir, l'art se confondant ainsi à la vie. Préparée à l'occasion du prestigieux rendez-vous de la Documenta à Cassel, cette oeuvre majeure du corpus de l'artiste se décline par fragments, révélant les dessous de son élaboration avec les plans de montage, les précisions sur le design du mobilier, la correspondance avec les organisateurs et les artéfacts liés à la participation de l'artiste à l'événement (carte VIP), attestant du fait qu'ils participent désormais de la mise en récit de son travail et de son image d'artiste. Par conséquent, ils interviennent dans l'interprétation des oeuvres.

Ce qui fascine, c'est le caractère méticuleux et soigné des archives, visible dans la quantité des traces préservées, même les plus banales, et dans les notes manuscrites de l'artiste qu'elle destinait aux collaborateurs dans la production. C'est un peu comme si l'artiste avait anticipé la conservation de ces archives et leur dévoilement à autrui, que ce soit dans un futur proche ou lointain. En complément aux vitrines, de petits écrans montrent les bandes vidéo qui faisaient partie de l'installation. Des personnages y font le récit de leur expérience du déracinement et de migration volontaire ou forcée. Ces récits se chevauchent et s'emmêlent, comme c'est souvent le cas dans les oeuvres de Frenkel qui explorent au moyen de la narration une forme de cons-truction de la réalité.

C'est le cas d'ailleurs de Once Near Water: Notes from the Scaffolding Archive. Ce troisième projet fait une entorse au reste de l'exposition, car il s'agit de la projection en boucle d'une oeuvre vidéo. En voix hors champ, la narratrice (Frankel) nous parle de Ruth, une vague connaissance, qui lui aurait laissé avant sa mort mystérieuse une boîte de documents comprenant l'archivage des terrains à bâtir d'une ville qui n'est pas nommée. L'exercice de Ruth se révèle avoir été compulsif, comme le suggère la vidéo par la présentation en transparence des numéros de documents et par la succession de nombreuses vues d'échafaudages. La caméra, de surcroît, glisse sur les lieux, et le montage rappelle un souvenir qui remonte par ellipses à la surface de la conscience.

Cette oeuvre, au demeurant fort réussie — il faut voir également la documentation de la version instrumentale jouée en direct avec orchestre —, thématise la question des archives, thème récurrent au sein de la production même de l'artiste, ce qui donne à penser que l'archivage lié à sa pratique n'est en rien innocent. Once Near Water traite de concert de la perte, de ce qui n'est ou ne sera plus. Une impression de cette nature se dégage en somme de l'exposition; bien que les archives invitent à revisiter les oeuvres, à en découvrir une facette inconnue, quelque chose semble néanmoins se dérober: l'artiste Vera Frenkel. Notons la participation de la Fondation Daniel Langlois, qui a créé et héberge un site Web consacré à ce projet: www.fondation-langlois.org/Vera-Frenkel/

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Collaboratrice du Devoir