Présences magiques

Gas Chamber # 1, 2008, impression à jet d’encre de Carlos & Jason Sanchez<br />
Photo: Gracieuseté Nicholas Métivier Gallery Gas Chamber # 1, 2008, impression à jet d’encre de Carlos & Jason Sanchez

La Galerie Art Mûr, le temps d'une exposition, renoue avec un créneau où elle excellait à ses débuts, à la fin des années 1990: les expositions thématiques. La Galerie, malheureusement, en présente moins depuis qu'elle a déménagé ses pénates sur l'artère commerciale du quartier Rosemont-La Petite-Patrie. Hantise est le titre de cette exposition qui a pour commissaire Ève De Garie-Lamanque. Employée chez Art Mûr, comme adjointe exécutive et aux relations médias, elle signe ici son premier commissariat.

Avec Hantise, Ève De Garie-Lamanque réunit dix artistes du Québec, du Canada ou de l'étranger dont les oeuvres explorent l'âme des objets et des lieux. Ce thème lui a été notamment été inspiré par les écrits du théoricien Georges Didi-Huberman, à propos du génie du non-lieu, et ceux de la sociologue Nathalie Heinich, qui a développé la notion «d'objet-personne» pour parler des oeuvres d'art, des reliques et des fétiches.

L'âme prêtée à l'objet suppose qu'il est vivant, qu'il a un pouvoir magique, surtout lorsque son propriétaire a disparu. L'objet continue à en relayer la présence sur Terre, en son absence. Aussi, le thème de la mort revient avec prégnance au fil de l'exposition, qui en décline les possibilités à travers une iconographie et des médiums variés; cela fait la qualité de ce commissariat qui repose sur des rapprochements inattendus et cherche par de fins détails à tracer un parcours suscitant de nouvelles lectures des oeuvres. Du reste, Hantise n'a pas la teneur d'une exposition comme La photographie hantée par la photographie spirite, cocommissariée en 2008 par Bernard Lamarche et Pierre Ranou au Musée régional de Rimouski, qui explorait un thème connexe, mais en situant la réflexion spécifiquement dans l'histoire et la pratique de la photographie.

Absence et mort

La série Echo (2010) d'April Hickox s'offre déjà par la vitrine de la galerie. Impossible de ne pas songer ici aux Vanités de Nicolas Baier, car il s'agit aussi de miroirs usés qui ont été numérisés, perdant ainsi leurs propriétés réfléchissantes. Chez Hickox, les miroirs ont conservé leur identité; ce sont des miroirs à main qui n'ont pu appartenir qu'à des femmes. Ils n'ont plus leur fonction d'usage (ils sont renversés tête en bas) et rappellent l'absence de celles qui s'y miraient. À côté, entre la relique et la sculpture, les délicats bras de résine d'Annie Tuong sont traversés de mè-ches de cheveux rouges suggérant des veines gonflées de sang.

Le rapprochement entre les photographies d'Yann Pocreau et la petite photographie en noir et blanc d'Ewa Monika Zebrowski, montrant un lit austère et vide, est des plus réussis. De chambre en chambre, puis dans la tour d'une ancienne maison, les images aux couleurs saturées de Pocreau cultivent un sens du mystère parfois tragique. Son exploration un brin nostalgique des lieux et de leur histoire, suggérée également par la présence d'un personnage replié sur lui-même, ressort avec efficacité dans ce contexte.

Plus ouvertement liées à la mort, d'autres oeuvres parlent de la perte. Il y a d'abord la magnifique série de Spring Hurlbut, réalisée à partir des cendres de son père. Les photographies passent de la représentation littérale du poids des cendres à une évocation plus allusive de la disparition de l'être cher à travers des motifs de nébuleuses. À ses côtés, les photos de la jeune artiste Valérie Félix ne font malheureusement pas le poids, tandis que la céramique de Laurent Craste gagne en portée. Dans sa Petite immolation (2009), on aurait envie de voir deux urnes entrelacées ou écrabouillées, une approche anthropomorphique de l'objet qui condense semble-t-il deux états, les corps eux-mêmes et leurs restes conservés une fois qu'ils ont été sacrifiés.

Ces macabres considérations sont amplifiées par l'oeuvre de Carlos & Jason Sanchez qui trône au fond de la pièce. La scène de Gaz Chamber n°1 (2008) présente avec aridité et dénuement, donc sans détour ni fioritures, un des lieux où s'est tragiquement joué l'Holocauste durant la Seconde Guerre mondiale, un lieu de mémoire désormais destiné aux pèlerinages.

Quant aux miniatures de Kevin Yates et de Guillaume Lachapelle, elles développent un axe qui est davantage inscrit dans la fiction ou dans l'onirisme. Les petites maisons en bronze peint de Yates se dédoublent symétriquement, comme si elles voyaient leur reflet dans l'eau. Avec leur architecture vernaculaire usée par le temps, elles semblent emmurées dans un lourd silence, prêtes à s'engloutir. Le fauteuil roulant de Guillaume Lachapelle annonce un Âge d'or (2010) terrorisant. Entre le trône et la chaise de torture (dotée de pics menaçants et de sangles pour les poignets), le fauteuil inquiète, activant aussi une prise de conscience tramée dans l'ensemble de l'exposition: celle de notre propre finitude, de notre propre mort.

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Collaboratrice du Devoir