Des Québécois sur l'archipel

Le Waterpod tel que l’ont vu les New-Yorkais à l’été 2009.<br />
Photo: Mary Mattingly Le Waterpod tel que l’ont vu les New-Yorkais à l’été 2009.

Une sculpture vivante et flottante sur le Hudson new-yorkais. Un projet écolo, à cheval entre l'utopie et le très concret. Enfin, une exposition sur les murs du centre Occurrence, au cœur du Mile-End. Nous voilà à l'heure des constats et sur la piste des solutions.

New York, la ville des idées, et des idéaux. Mais aussi celle des horreurs, cible des terreurs. Le projet du Waterpod semble correspondre à ces deux images, celles de la créativité et de l'exubérance propres à Times Square et celle des films catastrophes, la cité visitée par les King Kong et autres terroristes.

Le Waterpod, imaginé par l'artiste Mary Mattingly et conçu avec la collaboration de designers, d'ingénieurs et d'activistes, consiste en un bateau autosuffisant. Dans cette plate-forme nautique aux allures de structure futuriste — mais rationnelle, tel le dôme semblable à ceux de Buckminster Fuller qui l'identifient —, on trouve un potager, un poulailler, un système de filtration des eaux et, bien sûr, des toilettes à compost.

Il faut consommer local, certes. Il faut aussi être prêt à affronter l'éventuelle pénurie des ressources, comme on fait, en temps de guerre, pour les provisions. Le Waterpod n'est pas un lugubre refuge antinucléaire, ni le trou de réconfort déniché par les protagonistes de The Road, le roman d'anticipation de Cormac McCarthy. Il fonctionne néanmoins sur les mêmes principes de l'autarcie et de l'isolement. De la survie. Ni Arche de Noé, ni radeau de la Méduse, ou alors un peu tout ça.

Cohabitations intéressantes


Durant l'été 2009, le Waterpod, un projet artistique en forme d'archipel mouvant, a accueilli des artistes pour des séjours de durée variable. Parmi eux, une forte délégation d'artistes québécois a été pilotée par la photographe Ève K. Tremblay, dans le cadre des célébrations du 20e anniversaire d'Occurrence. L'expo Dans l'archipel du Waterpod en est le résultat et regroupe des oeuvres «créées lors des résidences et celles conçues en réaction aux expériences et expérimentations de la plate-forme»; ce sont les mots d'Ève K. Tremblay, commissaire pour l'occasion.

La commissaire a puisé tant dans les travaux de ses confrères et consoeurs québécois que dans ceux d'artistes américains. La liste est plutôt longue (elle compte 20 noms), et c'est un miracle si, dans le sous-sol d'Occurrence, on ne se marche pas sur les pieds. Faut croire que l'expérience du radeau, où aucun espace n'est perdu, a servi à Ève K. Tremblay. Notons néanmoins que le support numérique, mode de présentation peu encombrant, la sert bien. Les (petits) écrans vidéo abondent.

La cohabitation de pièces lyriques et d'autres documentaires n'est pas forcée. Même que les unes servent les autres. Si le propos de Mary Mittingly dans le vidéoreportage servi en introduction peut sembler fantaisiste, il apparaît plutôt nuancé aux côtés des imaginaires exposés à sa suite. Ceux-ci, pour leur part, trouvent appui, sans chercher à être expliqués, dans les photos et vidéos documentant la vie dans le Waterpod.

Sylvie Cotton, connue pour sa pratique autoréférentielle, y va d'un autel sur la vanité. L'installation contient les attributs d'une nature morte qu'elle a sinon peints (un crâne en larmes!), du moins modelés ou recyclés. Le radeau en chambres à air de vélo de Frédéric Saia semble être une solution de dernier recours. Sur son île flottante en caoutchouc pousse malgré tout un arbre. L'expo est à ce rythme, une valse entre l'envolée symbolique et la proposition terre-à-terre.

Diane Borsato, pour sa part, a profité de son séjour new-yorkais pour répertorier les variantes des champignons, tant ceux des marchés (chinois, japonais, polonais, etc.) que ceux qui poussent sur le bateau. Elle en a tiré un diptyque aux airs d'encyclopédie illustrée. De manuel historique, New York l'exotique, celle qui fascine, devient, avec le principe du consommer local, une hérésie, un archaïsme.

Chacun à sa manière projette un reflet de notre époque, de notre existence. Marc Dulude le fait sans détour. Il est vrai que son usage du miroir lui permet aisément de jouer sur cette note. La petite et gentille embarcation motorisée qu'il a conçue à New York, présentée en format réel et en document vidéo, a force d'impact. La réalité que reflètent ses miroirs, montés en une structure aussi fragile qu'un bateau en papier, apparaît instable et chaotique. Et vogue le navire. Mais jusqu'où? et jusqu'à quand?

Occurrence aurait pu se contenter de cette expo manifeste. Le centre a visiblement voulu rendre hommage à l'instigatrice du Waterpod. Au rez-de-chaussée, Mary Mattingly expose des photos inspirées par la mélancolie, la science et, oui, l'utopie. Une invitation à naviguer dans des univers indéfinis, entre le site archéologique et un espace de science-fiction.

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Collaborateur du Devoir