Hors circuit

Élégie #2 (gomme de pneu de Formule 1 sur muret de protection), 2006-2009, de Martin Désilets.
Photo: Marie Désilets Élégie #2 (gomme de pneu de Formule 1 sur muret de protection), 2006-2009, de Martin Désilets.

Malgré la bonne volonté — de qui? Du galeriste ou de maître Langlois? —, l'étiquette ne décolle pas. On peut bien se trouver dans un havre au service de la culture, il est difficile de ne pas voir, devant les oeuvres exposées ici et là, une expo de café. Ici au-dessus des tables du Méliès, là entre deux écrans, aux portes des salles Cassavettes et Fellini. Les encadrements, l'architecture, l'éclairage (bien que négligé, à l'occasion), c'est du haut de gamme. Les oeuvres, elles, restent d'un second ordre. Décoratives.

À qui donc s'adresse-t-on? Aux rares cinéphiles? À un public venu pour autre chose? À une clientèle de resto-bar? Décidément, le complexe eXcentris semble toujours à la recherche de sa vocation. Et le corpus de photographies Les Élégies, de Martin Désilets — troisième expo de la galerie 2M2 dans ces lieux —, en paye, d'une certaine manière, le prix.

Il y avait pourtant matière sur laquelle s'appuyer. Avec Les Élégies, Martin Désilets pousse son intérêt pour le banal et l'accidentel dans une dimension qu'il n'atteignait pas lorsqu'il photographiait les curiosités urbaines, telles que ces chaises retrouvées dans la rue (série Se réserver un espace et partir).

Dans les images Les Élégies, réalisées depuis trois ans, Désilets s'attarde à des murs abîmés du circuit Gilles-Villeneuve. Photographiés de près, avec du film grand format, puis travaillés en numérique, ils deviennent des surfaces peintes. Sous leur cape de lyrisme abstrait, sous leurs lignes dynamiques, très gestuelles, les oeuvres se font écho de l'histoire de l'art. Du trompe-l'oeil, du ready-made, ou comme chez David K. Ross, qui a pointé sa caméra vers le dispositif d'entreposage de musée (l'expo Attaché, actuellement au Musée d'art contemporain), de la photographie au service de la peinture, une photographie qui assume sa picturalité.

Morts annoncées

Martin Désilets est le troisième artiste que 2M2 expose à eXcentris, mais peut-être le plus «difficile». Il faut dire que 2M2 est plus agence que galerie, fait davantage dans le branding et la publicité que dans l'art contemporain. Ça explique le fait que les images qu'elle met en avant aient un rendu léché et bcbg. Désilets n'est qu'un invité. Ô hasard, il expose au moment où le cirque de la Formule 1 revient à Montréal et où la Main se fait un honneur de célébrer.

La faune du sport automobile saura sûrement apprécier les traces d'une voiture, telles qu'imprimées sur les murs photographiés. Le fétichisme est une deuxième nature en sport. Et Désilets l'entretient, certes, avec des titres comme Élégie # 3 (l'envolée de Robert Kubika - 27e tour du Grand Prix du Canada 2007) ou tout simplement par des précisions du genre «gomme de pneu de Formule 1 sur muret de protection».

L'élégie, forme poétique utilisée pour exprimer une plainte douloureuse, la nostalgie, voire la mort, s'insère bien dans ce contexte où les principaux acteurs jouent avec leur vie. Mais l'artiste ne s'en tient pas à cette référence. En fait, la piste de course, ou plutôt cette surface qui surgit pour ralentir un trajet, qui survient comme un signe de la mauvaise performance, n'est qu'une matière première — parmi les plus banales. Elle n'est qu'un élément allégorique pour nous amener au-delà de notre époque qui roule à l'hyper-productivité, à la cyber-vitesse.

«La forme élégiaque, écrit le photographe, trouve sa résonance ici, non pas tant dans l'évocation du risque associé au métier de coureur automobile, mais plutôt [dans les] morts annoncées maintes fois de la peinture et celles, consumées, des avant-gardes, de l'idée d'un progrès émancipateur, d'une vision utopique et d'une certaine idée de l'art.»

Le mélange des technologies auquel fait appel Martin Désilets, de la peinture industrielle à la photographie analogique et aux dispositifs numériques, n'est, dans ce sens, pas si fortuit. Le contexte dans lequel est exposée la série Les Élégies ne permet cependant pas d'apprécier toutes ces nuances qui se matérialisent dans des surfaces rouges, grises, parfois teintées de jaune ou de vert. Reste que les fanas de F1 apprécieront. Pourvu qu'ils arrivent à se faufiler entre le mobilier et les cordons de sécurité.

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Les Élégies
Martin Désilets
À eXcentris, 3536, boul. Saint-Laurent
Jusqu'au 29 juin

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Collaborateur du Devoir

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