Le chaos raffiné de Kiernander

«Sans titre (paysage)», 2010, de Trevor Kiernander
Photo: Guy L'Heureux «Sans titre (paysage)», 2010, de Trevor Kiernander

La peinture tient le haut du pavé cet été. C'est ce que 16 galeries de Montréal énonceront avec une série d'expositions qui rappellera le Peinture peinture de 1998 — on s'en parle bientôt. En attendant, rue Saint-Hubert, la galerie Art mûr, qui ne sera pas de l'événement, devance ses consoeurs. La peinture de Trevor Kiernander, qu'elle expose encore pour deux semaines, en est une explosive, tiraillée qu'elle est par les manières de procéder.

Art mûr a longtemps joué les excentrés, avec sa localisation hors des quartiers habituels à l'art contemporain (jadis le secteur du marché Atwater, celui de la plaza Saint-Hubert depuis quelques années). Elle peut se targuer d'appartenir aujourd'hui à une certaine élite. Elle est une des galeries qui participent au renouveau du marché local; elle en prend même le leadership — Rhéal Olivier Lanthier, copropriétaire d'Art mûr, préside l'Association des galeries d'art contemporain.

Rue Saint-Hubert, on s'est souvent tourné vers les artistes en début de carrière. Entre autres avec l'expo Peinture fraîche, moment de l'été où on réunit la crème des finissants de différentes universités canadiennes. C'est le cas de Trevor Kiernander, qui en faisait partie en 2006. Et depuis, mine de rien, ce diplômé de l'Université Concordia (baccalauréat) est déjà à sa deuxième présence solo à Art mûr. C'est dire la confiance mutuelle qui s'est établie entre les marchands et les jeunes artistes.

La manière

Kiernander, qui poursuit une maîtrise au prestigieux Goldsmith College de Lon-dres, fait partie de cet élan actuel très fort de la peinture à Montréal — et dont l'Université Concordia est une des sources. La manière de Kiernander, à l'instar de bien d'autres productions contemporaines (celles de Dil Hildebrand ou d'Étienne Zack, pour n'en nommer que deux parmi celles apparues ces dernières années), juxtapose des univers disparates. Ses compositions s'inspirent du chaos et se servent du motif de l'architecture comme d'une excuse pour parler espace pictural.

Kiernander puise à gauche et à droite. Dans les genres, entre figuration et abstraction, entre nature et paysage construit. Dans les techniques, comme s'il ne se branchait pas entre l'acrylique et ses textures mates et l'huile et sa luminosité. Et comme intermédiaire à ces deux types de peinture, il utilise de manière récurrente le ruban à masquer. Voilà un entre-deux parfait, ligne et tache, bordure et intérieur... Dans les meilleurs cas, les deux grands Untitled (Landscape) invitent à l'interprétation; dans les plus faciles, un visage domine l'oeuvre.

L'image du palimpseste, qu'utilise Sarah Wilkinson, une des auteures invitées par la galerie à écrire sur Kiernander, est fort appropriée. Le peintre sem-ble renouveler ses idées sans arrêt, travailler ébauche sur ébauche et effacer un motif au profit d'un autre. Aussi, la figure au centre de ses premiers tableaux (l'expo Un certain détachement, 2007) est disparue, envolée en fumée, ou sous une nouvelle application de la matière, comme dans une petite huile Untitled d'un rouge puissant.

L'exposition To Build a Home, ensemble de 17 tableaux, propose presque un parcours chronologique. Les oeuvres visibles de la rue sont les plus «anciennes» (de 2008). Le hall accueille des pièces de 2009 (dont Abandonned, une des moins littérales). Puis, dans la grande salle, l'accrochage affiche les plus récentes créations, certaines exécutées tout juste avant le vernissage. L'artiste se perfectionne, du moins son art semble se diriger vers un raffinement, vers des compositions plus épurées. Tout autant chaotiques, mais plus concises.

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To Build a Home

Trevor Kiernander

Galerie Art mûr, 5826, rue Saint-Hubert

Jusqu'au 19 juin (http://www.artmur.comwww.artmur.com)

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Collaborateur du Devoir