Un paradis revisité : La nouvelle galerie d'art contemporain Espace Projet présente une expo de photos réalisées en Polynésie

Seuls des chiens errants semblent tirer profit des lieux.
Photo: Alexandre Cv Seuls des chiens errants semblent tirer profit des lieux.

Comme bien d'autres quartiers montréalais, Villeray se transforme, s'adapte, s'éprend des nouvelles tendances. Restos à la mode par-ci, la mode des spas urbains par-là. Et pouf! Voici, dans la rue du même nom, une première galerie d'art contemporain. Une vraie, portée davantage par l'intérêt de la démarche artistique que par les profits d'une éventuelle vente d'œuvres. Notez-le bien: entre deux expos, le petit local à l'angle de la rue Drolet est vide, les murs sont nus.

Espace Projet, art contemporain + design a ouvert ses portes il y a huit mois, mais ce n'est que demain que sera inaugurée la véritable première exposition de son cru. Jusque-là, les artistes exposés louaient l'espace. «Nous n'avons aucune subvention. Il fallait bien payer les dettes», dit presque en s'excusant Éric Aubertin, l'artiste derrière la nouvelle enseigne.

De grands paysages idylliques, photographies d'un artiste en début de carrière, Alexandre Cv, composent cette première. Elle correspondent bien à l'esprit «nouveaux territoires» d'Espace Projet. Et in Arcadia ego, le titre de l'exposition choisi comme un clin d'oeil à la période classique de la peinture (et l'emprunt à un célèbre tableau de Nicolas Poussin), nous mène en Polynésie, là où le bleu de la mer, les cabanes sur pilotis et l'abondance de la flore font rêver.

Ces images cartes-postales ne peuvent pourtant être destinées à une publication touristique. Elles décrivent peut-être un paradis, mais un paradis de désolation. «Hôtels de luxe abandonnés de l'île de Huahine», dit, en petits caractères le sous-titre de l'expo. Toits effondrés, piscines à l'eau souillée, planchers abîmés. Seuls des chiens errants semblent tirer profit des lieux. Les cuisines, elles, ont l'apparence de morgues.

C'est l'esthétique de la ruine qui a attiré Alexandre Cv vers ces contrées lointaines, un peu à la manière de Robert Polidori. Mais lui qui a une formation en design de jardins, ce qui le pousse à photographier, ce n'est pas tant les architectures comme telles que l'envie de réfléchir aux rapports qu'on entretient avec la nature. D'observer sur elle l'empreinte des gens.

«Je n'ai pas voulu faire un documentaire sur ces paysages et recenser des hôtels de luxe, dit-il. Je trouve ça beau, la végétation qui repousse, de voir comment la nature reprend ses droits.»

Huahine, surnommée «l'île mémoire», est reconnue pour ses vestiges archéologiques. Les photos d'Alexandre Cv, en pointant des ruines plus récentes «d'hôtels à l'abandon depuis dix ans», mettent en lumière cette colonisation du tourisme de luxe qui tourne le dos aux cultures ancestrales.

«Les gens sont fiers de la gloire de leur île, de l'image carte-postale, mais il y a un malaise devant ces hôtels. Les Polynésiens sont assez kitsch. Le bungalow Robinson Crusoé, du genre "on est au bout du monde", les a servis. C'est sacré.»

L'artiste ne compte pas s'arrêter à ce genre de voyage en contrastes. Il prépare un séjour en Corse où il compte visiter des mines abandonnées. S'il ne sait pas trop ce qui en résultera, il ne veut surtout pas refaire du Ed Burtinsky, dont il admire, par ailleurs, les photos confrontant beauté du paysage et désastre social.

S'il voyage autant, explique Alexandre Cv, c'est pour «affûter» son oeil. Pour apprendre à regarder ce qui l'entoure. Dans sa mire depuis trois ans, le Marché Jean-Talon ne se laisse pas photographier à son goût. «Je n'arrive pas à faire ressortir cette présence humaine», dit-il.

L'exotique Villeray, Éric Aubertin la connaît bien, lui. Il y habite. Et c'est pour ça qu'il a choisi d'y faire des affaires. Il est aussi convaincu que le quartier sera le nouveau Mile-End. Les artistes, croit-il, fuient de plus en plus ses hausses de loyer. Villeray et le secteur industriel de Chabanel, un pas vers le nord, seront les nouvelles Arcadia.

Espace Projet s'est d'ailleurs bâti sur les vestiges d'autres vies. Hier un bureau d'architectes, avant-hier un salon de coiffure. «On a même trouvé des cheveux, dit le jeune galeriste. Et des bigoudis des années soixante-dix.»

La galerie de la rue Villeray se veut aussi un établissement de médiation culturelle: conférences, discussions et, une fois par mois, des projections de films «qu'on ne voit même pas dans les cinémas de répertoire». Le local, tout petit soit-il, peut accueillir une vingtaine de personnes.

«J'aimerais faire un genre de Minus Space, admet Éric Aubertin, une galerie, comme celle de New York, spécialisée dans l'art de la réduction, dans le néoplasticisme.»

Pour se faire voir, Espace Projet ouvre large. Et ça semble marcher. L'imminent Festival TransAmériques (FTA) s'arrêtera ici. La galerie est une des adresses que visiteront ceux qui expérimenteront la marche «Tu vois ce que je veux dire?» Un animateur les accueillera et leur présentera l'expo. Le hic, c'est que les gens passeront les yeux bandés. Sauront-ils, une fois le FTA consumé, où se trouve ce nouveau paradis?

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Collaborateur du Devoir