Québec a son code : rose catastrophe

Photographie de plateau de Lynne Marsh
Photo: Manif d’art Photographie de plateau de Lynne Marsh

Serait-il plus facile, moins casse-cou, de se montrer en noir sombre qu'en blanc lumineux? Après u-ne pauvre édition 2008, portée sur le dialogue et l'amour, voici l'exact contraire. La Manif d'art 5, et son intitulé Catastrophe? Quelle catastrophe!, s'avère une des meilleures en dix ans.

Une signature

La confrontation, plutôt que le rapprochement. La mise à distance, plutôt que la séduction. Voire l'inaccessibilité, comme devant le local fermé dans lequel le robot du Californien Daniel Joseph Martinez fait gicler du sang synthétique.

Dans cette oeuvre au titre interminable — ça commence par «Redemption of the Flesh» —, la violence du fusil qui crache du sang à travers la gueule d'un lapin peut être un geste libérateur. Il n'y a pas que ça. Le sarrau taché de rouge et

la cuillère encore dégoulinante sont des signes que l'humain n'est jamais très loin derrière les machines, derrière la catastrophe.

N'en déplaise au maire Labeaume, Québec a trouvé, avec la catastrophe, ses traits. Pour une fois, vraiment, il n'y a pas de distinction entre la Manif centrale et les expos des onze «collaborateurs». Tout porte la signature de la commissaire invitée, Sylvie Fortin. Les organisateurs ont aussi laissé tomber la fastidieuse distinction entre artistes expérimentés et relève. Tous se valent.

Que Place Québec, malfamée tour à boutiques de Saint-Jean-Baptiste, soit identifiée comme le quartier général importe peu. L'impression d'étiolement est d'autant plus forte là que seize oeuvres sont dispersées dans une dizaine de locaux. Et la déconfiture économique y est palpable. Certains s'en servent bien, comme Sarah Emerson, dont la murale fin du monde tient entre deux colonnes aux miroirs abîmés.

oeuvres fortes, thème pertinent, occupation perspicace des lieux. Le succès des manifestations, surtout celles qui s'aventurent dans l'espace urbain et ses locaux vacants, dépend de la conjoncture de ces éléments. Si des faiblesses existent, entre une pièce plus superficielle, une autre mal intégrée au thème, voire à son environnement, l'ensemble de Sylvie Fortin n'a pas de véritable point mort.


Catastrophe : il pleut !

Des trois projets extérieurs encore en place, Plan B de Doyon-Demers, au Vieux-Port, est qualifié d'incontournable. Le samedi de notre visite, la collègue du Soleil lui consacrait la majeure partie de sa critique. Mais attention: en cas de pluie, les conteneurs investis par le duo demeurent fermés. Installation a priori plus fragile, La Chambre claire de Patrick Altman est visible en tout temps. Ici, dans le jardin d'une maison historique, rue Cartier, la catastrophe désigne la détérioration de la mémoire collective.

Le spectaculaire horrifiant de Martinez est un cas à part. Car la catastrophe appelle, plus qu'à son tour, la contemplation ou l'immersion. Comme chez Altman. Ou la passion, comme dans la vidéo rock des Allemands Hadley+Maxwell. Ou encore la pause. Model of Expansion: Tabloïd (Quebec), sorte de salon de repos mis en place par un duo de Miami (Gean Moreno et Ernesto Oroza), détourne les slogans et signatures commerciales du monde en de banals objets uniformes et décoratifs.

Certes, on trouvera sur la route des corbeaux étêtés (Mourir enfin du duo Cooke-Sasseville), des lieux de désolation (un parc d'attractions abandonné filmé par Lynn Marsh) et de la violence politique (la vidéo-performance du New-Yorkais Ivan Navarro à la mémoire du poète Victor Jara, tué sous la dictature au Chili). La catastrophe est cependant atténuée par des enrobages ludiques, des airs de fiction ou des contextes révolus.

À l'instar du propos de Luca Buvoli (autre New-Yorkais), dont l'installation futuriste reproduit le mouvement d'une voiturette destinée à un choc, ce n'est pas tant la fatalité qui prime que ce qui précède. Et ce qui suit. Instant Before Incident (Marinetti's Drive, 1908), présentée à l'oeil de Poisson, finit sa course en dehors de la fenêtre. Une invitation à l'après.

Parmi le meilleur, notons les oeuvres du Turc Ahmet Ögüt, dont des diapos à voir à travers ces projecteurs jouets qu'on manipule collés sur le nez. Amélie Laurence Fortin se révèle la surprise locale. Ses grands dessins au graphite décrivent les moments disgracieux de ceux qui visent l'excellence, tel ce torero enfourché par le taureau. Enfin, oser traverser vers Lévis permet de découvrir la peinture, presque in situ, de Katherine Taylor, portée par le motif du navire de guerre. Quelque chose entre la fascination et la monstruosité. Comme chez Carole Epp, et ses céramiques miniatures exposées à Materia, et tant d'autres propositions catastrophiques.

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Catastrophe ? Quelle catastrophe !
Manif d'art 5, la Biennale de Québec, divers lieux, jusqu'au 13 juin, pour la plupart d'entre eux. www.manifdart.org.


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Collaborateur du Devoir