Expositions - Vues fragmentées et renversées

Détail d’une oeuvre de Gabriel Coutu-Dumont
Photo: Bettina Hoffmann Détail d’une oeuvre de Gabriel Coutu-Dumont

Le travail de Gabriel Coutu-Dumont use de procédés sim-ples dont il met à l'épreuve avec brio l'efficacité. Depuis 2005, il collige des images photographiques au fil de ses voyages ou dans son quotidien. De cette banque d'images dont le nombre a augmenté rapidement, pour finalement culminer à 275, l'artiste en a retenu certaines pour les encadrer puis les déployer dans l'espace, variant leur emplacement et jouant ainsi, d'exposition en exposition, sur la dimension scénique de leur présentation. Clark est le dernier point de chute de ce vaste répertoire d'images intitulé Sketches of Synchronicity, dont la version intégrale existe sous forme de livre en trois tomes.

À la base, les opérations réalisées par l'artiste pour ce projet relèvent d'une démarche commune à bien des photographes. Accumuler les images, réaliser des prises photographiques selon des critères plus ou moins constants, produire des typologies, sélectionner des clichés et exploiter leur concomitance dans l'espace d'exposition pour en tirer un sens nouveau ne sont pas des stratégies exclusives à Gabriel Coutu-Dumont. Toutefois, l'artiste, dont la pratique est encore jeune, en rafraîchit la portée.

Dans certaines oeuvres, il a exploité l'angle de la prise de vue ou le format de l'image pour créer une ambiguïté dans la représentation. Équerre montre un arbre dont le tronc cassé le couche à l'horizontale. L'image a toutefois été montée à la verticale, comme pour rétablir la direction naturelle du feuillu. Mais sa verticalité est contrecarrée, puisque le cadre est croche sur le mur Ailleurs, le photographe a employé une vue en plongée pour organiser une grille de 12 images dont on ne sait plus si ce sont les déplacements de passants ou une composition abstraite formelle.

Dérive joue aussi sur ce plan et ressort de l'ensemble comme étant une des oeuvres les plus réussies. Table au sol et cadre au mur se partagent une même image, la vue d'un plancher qui a délicatement été découpée. Les prélèvements apparaissent dans un cas en négatif, dans l'autre en positif, suggérant ici la cartographie d'un monde imaginaire, là les aspérités de la surface lunaire. Le dispositif, en investissant la matérialité de l'image, éloigne la représentation de son référent initial et trompe le regard. Ailleurs, dans Récif, les surfaces imprimées ont été pliées et ratatinées en boules de manière à ce que le visiteur ait l'impression que l'artiste les a laissées choir par terre.

Du reste, cette négligence n'est que simulée. Elle fait aussi partie de la mise en scène. Tout comme le gros fil jaune électrique qui alimente une boîte lumineuse déposée au sol et qui est volontairement laissé à découvert. Un même souci d'esthétisme préside pour les oeuvres dont les images semblent avoir été trouvées, par exemple des affiches provenant d'Asie. L'encadrement et l'accrochage rehaussent leur apparence matérielle, font oublier leur modestie et les traces d'usure. Coutu-Dumont pratique habilement des brouillages tant temporels que spatiaux à travers ses images, rhétorique, qu'il maîtrise à défaut parfois de doser les atours de la mise en espace.

Roger Gremo

L'installation de Roger Gremo profite d'une relative intimité dans la petite salle de la galerie. L'emplacement accentue le trouble ressenti devant cette oeuvre qui met en scène des figures humaines élaborées de prothèses, de souliers et de diverses protections corporelles. Au visiteur ensuite d'en manipuler les membres, de jouer avec les piercings et les innombrables caleçons fichés dans les orifices. L'exercice se veut ludique en surface; il provoque aussi la réflexion tant il renvoie le participant à son propre corps, le forçant à jauger les représentations normatives qu'il a intériorisées de l'anatomie, de la sexualité et de l'économie des corps en général.

Cru et dérangeant — pour leur transport, les mannequins sont mis dans des housses qui rappellent des sacs mortuaires —, ce travail est le fruit aussi d'une confection remarquable qui se devine dans le moindre point de couture.

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Sketches of Synchronicity
Gabriel Coutu-Dumont
Centre Clark, 5455, avenue de Gaspé, espace 114, jusqu'au 12 juin

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Collaboratrice du Devoir