Entre les chairs

Bluebeard’s Castle, 2008, de Marion Wagschal
Photo: Éliane Excoffier Bluebeard’s Castle, 2008, de Marion Wagschal

Portraits et scènes d'intérieur constituent encore les fondements de la peinture de Marion Wagschal, à qui la galerie Battat Contemporary consacre une exposition. Ils sont des sujets de prédilection pour cette artiste, qui a commencé dans les années 1970 une carrière relativement discrète, mais ponctuée de succès, notamment par sa contribution à un art dit féministe. L'exposition actuelle aspire à dresser un bilan tout en faisant découvrir un corpus somme toute peu vu.

Un regard masqué et inquiétant accueille le visiteur. Sur le petit tableau presque carré, deux hommes s'enlacent, leur chair se confondant. La chair se fait insistante tant la scène est cadrée serré. Mais le regard perçant du personnage de face reste le point nodal de ce tableau de 2009. Qu'elles soient de cette époque ou antérieures, soit des années 1980 et 1990 comme il est permis de le constater à partir de la sélection exposée, les oeuvres de Wagschal ne comptent pas de visages souriants. Que des expressions renfrognées, mélancoliques ou fermées, comme autant d'occasions d'explorer un registre de tensions émotives particulièrement chargé.

Cette charge est confirmée par l'exécution qui est faite parfois de tracés précis, des lignes contours qui campent avec certitude les figures. En revanche, la matière picturale se trouve surtout frottée et hachurée d'une myriade de traits et de taches qui embrouillent la représentation, la parant d'un frémissement sensible et incertain. La scène est voilée, rembrunie et souillée, affectant les thèmes abordés: sexualité, nudité, intimité et vieillesse, qui évoquent ainsi des pensées inquiètes ayant à voir avec les rapports de pouvoir, la perte d'autonomie, la maladie et l'absence de communication.

En pratiquant la peinture figurative, Marion Wagschal s'inscrit dans une longue tradition qui est impossible à nier et qu'elle se plaît, semble-t-il, à actualiser. Il y a d'abord Goya, à qui l'artiste fait ouvertement référence, et aussi Klimt, aurait-on envie d'avancer, à cause des arrière-plans rabattus traités au moyen de motifs répétés quasi décoratifs, au sein desquels s'imbriquent les personnages. Pour ce qui est de l'approche crue et frontale avec laquelle les chairs sont montrées, certaines toiles ont une parenté avec le travail de Jenny Saville. Encore que, et c'est une force, chez Wagschal c'est plus «sale» et plus tactile. C'est comme si ces surfaces peintes étaient sorties d'un autre âge, ce qui contribue à leur facture singulière, mais peut également faire en sorte qu'on ne les apprécie qu'avec réticence.

Scènes étranges

Les sept tableaux retenus pour l'exposition donnent un aperçu des sujets pratiqués par l'artiste, comme le portrait, les scènes érotiques et de famille. Il y a aussi Dottore (2009) qui, à lui seul, semble faire une synthèse en combinant plusieurs thèmes et en accentuant par le fait même l'étrangeté de la scène, qui s'étire d'ailleurs sur un très grand support. Des corps souffrants et d'autres traitants, semble-t-il, s'agglutinent sur la surface. Ici, la peau se fond aux matières textiles, au demeurant représentées par des teintes plus lumineuses. L'arrière-plan, lui, s'approche de l'esquisse, trahit les repentirs; l'image s'extirpe difficilement d'une touche brouillon et d'une palette foncée, créant un magma duquel se détachent quelques figures, des créatures de l'inconscient.

L'exposition se tient bien avec cette sélection pensée pour ne pas surcharger les murs. Ne ratez pas toutefois l'occasion d'aller jeter un oeil dans l'espace bureau de la galerie, où d'autres oeuvres s'entassent, notamment un saisissant autoportrait de 1972, Cyclops. En plus des toiles, par ailleurs nombreuses, il y a aussi des dessins et une série de petites sculptures en bronze qui se présentent comme des figurines fixées au mur. Densité et étendue qualifient, à n'en plus douter ici, le travail de Marion Wagschal, qui a persisté à travers les années dans une veine qui n'a pourtant pas toujours été, et encore maintenant, des plus célébrées.

D'où l'importance de la publication lancée par la galerie de concert avec l'exposition, un effort de diffusion qu'il faut saluer. Le texte, toutefois, n'apporte pas l'analyse à laquelle on serait en droit de s'attendre. L'auteur, le directeur de l'Art Gallery of Nova Scotia, Ray Cronin, y va plutôt d'une réflexion très personnelle. Les reproductions d'oeuvres, heureusement, compensent, ce qui en fait un ouvrage à regarder plutôt qu'à lire.

L'artiste, qui s'est aussi distinguée par sa longue carrière de professeure à la Faculté des beaux-arts de l'Université Concordia, sera présente à la galerie le 15 mai, à 16h, pour une causerie en compagnie de Jake Moore, directrice de la galerie FOFA.

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Marion Wagschal
Battat Contemporary
7245, rue Alexandra, espace 100
Jusqu'au 5 juin 2010

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Collaboratrice du Devoir