Sous la surface

Une vue générale de l’expo de Dominique Goupil à la galerie Simon Blais
Photo: Paul Bradley Une vue générale de l’expo de Dominique Goupil à la galerie Simon Blais

Elle est peintre mais, beau paradoxe, c'est le bois qui est une des grandes caractéristiques de sa pratique. Oui, Dominique Goupil peint sur du bois — et ce, depuis le début de sa carrière, il y a une dizaine d'années. Mais ce matériau lui sert aussi, depuis toujours, d'élément clé à ses compositions. Le bois n'est pas que support, il est matière picturale aussi.

L'éphémère et radical mouvement Support-Surface avait, au début des années 1970, mis en avant la picturalité des châssis et autres constituants d'une oeuvre. Dominique Goupil n'est pas une héritière, même lointaine, de ce groupe formé à Nice, ne serait-ce que parce qu'elle tutoie la représentation et, d'une certaine manière, l'illusion, voire l'affection sentimentale, préceptes tant décriés à l'époque. Mais en bonne «post-tout», l'artiste montréalaise, bien habile, récupère les problématiques d'hier et mélange les normes.

À la frontière

Comme beaucoup d'autres, la peinture de Dominique Goupil se situe à la frontière de l'abstraction et de la figuration. Sa touche minimaliste frôle, avec une régularité impressionnante, le paysage. Une vraie illusion que celui-là, d'autant plus évident, si on peut dire, avec les séries actuellement exposées à la galerie Simon Blais.

C'est une sorte de représentation de la brume qui unit les huit huiles sur bois Déroute, principale attraction de cette expo, et les Dépaysement (sur bois, et certaines sur papier). Nous voici devant un horizon, aux détails imprécis et flous, mais bien présent par la démarcation d'une palette pâle et lumineuse dans la partie supérieure du tableau et d'un pigment plus sombre et opaque dans sa partie inférieure. L'artiste concrétise en quelque sorte son retour à cette classique forme de représentation, qu'elle avait un temps mis de côté avec Traces (2006), des quasi-monochromes blancs.

La ligne horizontale est si forte que les larges touches, dès qu'elles surgissent à la verticale, prennent la silhouette d'arbres. Voici un paysage lointain, ou sorti d'un rêve. Ou tel qu'il apparaît sous la grisaille du froid automnal, à moins qu'il soit montré, dévasté, sous l'effet du feu.

Goupil a souvent confronté les notions de verticalité et d'horizontalité — et c'est encore le cas. Ce qui démarque cette nouvelle série, ce sont ses surfaces, leur texture. La matière picturale, comme telle, a perdu son épaisseur. Appliquée peut-être de manière plus égale, moins par empâtement que par le passé, elle est fluide. Et dégoulinante par endroits.

L'art de Dominique Goupil n'est pas celui de la polychromie. Reste que sa palette ne s'appuie pas uniquement sur l'opposition blanc et noir (ciel et terre, disons). Et c'est encore plus vrai cette fois, où apparaissent ici des touches rouge sang, là un fond vert-bleu. Dans le meilleur des cas, cette coloration a l'air fortuite, le rouge pouvant être lu comme des accidents liés au processus de création ou comme un inévitable stigmate du support.

Le support, justement. Le bois, dans ses premières années, Goupil pouvait le laisser à l'état naturel. Il participait dans ce sens, par ses tonalités brunes, à la représentation du paysage. Il y a d'ailleurs quelque chose d'intrinsèque à la démarche de l'artiste. Le bois support, le bois sujet et un commentaire sur nos rapports tortueux avec cette indispensable ressource.

Dans son application plus uniforme et plus lisse du pigment, Dominique Goupil ne cache plus le fond sous des couches et des couches de peinture. Elle a d'ailleurs pris soin de ne pas appliquer un premier enduit neu-tre. Le bois, s'il est désormais peint dans toute sa surface, est, autre paradoxe, plus présent que jamais. Sa texture, ses inégalités, sa rugosité transparaissent, malgré l'image illusoire. Dans ce sens, Goupil fait de son support sa surface.

Dans sa petite salle, la galerie présente Lieux mêmes, des photographies de Bertrand Carrière. Il s'agit d'un énième corpus que l'artiste a tiré de ses visites du nord de l'Europe marqué par la Première Guerre mondiale. Si l'expo a des airs de déjà-vu et entretient une sorte de romantisme du passé, l'ensemble ne manque pas d'à-propos. Carrière s'est laissé guider par des archives montrant des ruines et des paysages dévastés et est retourné dans ces lieux.

Le temps s'écoule, mais les blessures demeurent.

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Déroute
Dominique Goupil
Galerie Simon Blais, 5420, boulevard Saint-Laurent, jusqu'au 1er mai.

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Collaborateur du Devoir