Mille et un Miles - Le jazzman aux cent visages au MBAM

Miles Davis, photo tirée de la séance pour la pochette de l’album You’re Under Arrest, 1985, 100 x 100 cm. Collection Anthony Barboza.
Photo: Anthony Barboza Miles Davis, photo tirée de la séance pour la pochette de l’album You’re Under Arrest, 1985, 100 x 100 cm. Collection Anthony Barboza.

Il a bousculé le jazz, l'a fait sortir de ses gonds, lui a inoculé la dégaine du cool, a adulé ses codes pour ensuite les travestir, a offert sa trompette au be-bop, au rock, au funk, à l'électrique. Éternel mutant, Miles Davis, icône du jazz et prince des noirceurs, renaît dans We Want Miles, ultime solo du jazzman présenté au Musée des beaux-arts de Montréal.

Créé à Paris à la Cité de la musique l'an dernier, We Want Miles: le jazz face à sa légende promet une immersion totale dans la bulle musicale du trompettiste à géométrie variable. Dans le parcours en huit étapes concocté par Vincent Bessières, commissaire de l'exposition et ex-rédacteur à Jazzman, les musiques de Miles Davis tiennent le haut du pavé. Ambiance tamisée inspirée de l'atmosphère feutrée des boîtes de jazz. Salles d'écoute intimes pour communier avec l'oeuvre du ténébreux Miles. Le son est roi dans un itinéraire parsemé d'artéfacts, de photographies, de pochettes de disques et d'oeuvres d'art inspirées par le jazzman caméléon.

«Le propos premier de l'exposition, c'est cet objet immatériel qu'est la musique. Elle sera présentée dans des lieux d'écoute inspirés des sourdines qu'utilisait Miles Davis. Je ne voulais pas que la vie de l'homme occulte sa musique», explique Bessières, qui a obtenu de la famille Davis et de plusieurs musiciens et proches de Miles nombre des 350 pièces prêtées pour l'occasion.

Comme Picasso

En une sorte de rendez-vous posthume, deux trompettes de Miles Davis côtoieront en vitrine un saxophone de John Coltrane, collaborateur de la première heure. Seront aussi de l'hommage la basse de Marcus Miller (de l'album Tutu) et la batterie d'Al Foster (Bitches Brew), ainsi qu'une trentaine d'instruments et de partitions originales écrites notamment par Wayne Shorter et Herbie Hancock, anciens protégés de Miles Davis. Autant de pièces exclusives — plusieurs prêtées par le Festival international de jazz de Montréal — rappellent que la carrière du Dark Magus, échelonnée sur près de 60 ans, a traversé toute l'histoire du jazz. «Pour moi, on ne peut envisager le jazz sans Miles Davis tant son influence a été déterminante», affirme Vincent Bessières. En clair, dit-il, Miles Davis fait sa révolution tous les cinq ans! À la manière d'un Picasso, il fait et refait son style au fil des décennies, fait table rase pour aller là où on ne l'attend pas.

Roi du be-bop pendant la guerre, il glisse vers le harp-bop, puis accouche du cool jazz avec Birth of the Cool (1949). Inspiration pour les existentialistes, il séduit le Tout-Paris et Juliette Gréco au passage, puis atteint la notoriété en Europe avec la bande sonore du film Ascenseur pour l'échafaud (1957). Insatiable, il trace une troisième voie entre jazz libre et musique classique avec Kind of Blue (1959) et réinvente les codes de l'improvisation musicale avec le jazz modal. «Avec l'album Bitches Brew (1969), il a signé ensuite l'acte de naissance officiel du jazz rock», dit le spécialiste. Provocant sur scène, il tourne le dos au public. Il se replie dans l'ombre, puis renaît de ses cendres en 1980, plus flamboyant que jamais.

Soutenue par 36 projections de vidéos, dont plusieurs films inédits, l'exposition fournit les clés pour décoder ce parcours atypique. Transgressif, Miles Davis sera malgré tout un des rares musiciens de jazz, avec Louis Armstrong, à avoir acquis le statut de superstar, notamment avec Tutu, salué par un succès planétaire. «C'était un homme libre qui savait que, pour garder cette liberté, il fallait avoir de l'argent. Son désir de réussite matérielle était à la mesure de ses ambitions musicales et une façon de ne jamais tomber dans la complaisance», croit Bessières.

Mais le succès n'aura pas raison de ses démons intérieurs, nourris par la difficile réalité d'être noir dans une Amérique teintée de racisme. Un précieux carnet de notes, présenté dans l'exposition, résume à lui seul les paradoxes qui hantaient le jazzman. On y rapporte une conversation avec une baronne qui demanda un jour au musicien quels seraient ses trois voeux les plus chers. Pour toute réponse, Miles rétorqua: «To be white.»

Personnage énigmatique, il a fasciné et inspiré de nombreux artistes. Il a été immortalisé par les plus grands photographes, et on pourra voir au MBAM des tirages originaux de Miles Davis croqué par Annie Leibovitz, Irving Penn et Anton Corbijn, ainsi que des oeuvres vibrantes de Jean-Michel Basquiat, Niki de Saint-Phalle et Mati Klarwein. Quelques toiles de Miles Davis lui-même, qui peignait quotidiennement à la fin de sa vie, viennent ouvrir une énième porte sur cet être insaisissable. «Il voulait être un artiste à part entière. Miles échappe aux explications simples. Certains y voient le parcours d'un homme opportuniste; d'autres, d'une enfance marquée par une famille déchirée. J'y vois un insatiable désir de liberté chez un homme qui conservera toujours une part de mystère, avec des réussites somptueuses et des années tourmentées.»

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We Want Miles: le jazz face à sa légende
Musée des beaux-arts de Montréal, du 30 avril au 29 août 2010