Miroirs trompeurs

Image tirée de l’installation vidéo Legacy, de Benny Nemerofsky Ramsay
Photo: Dazibao Image tirée de l’installation vidéo Legacy, de Benny Nemerofsky Ramsay

Rarement vu au Québec, le travail de Benny Nemerofsky Ramsay fait actuellement l'objet d'une exposition solo à Dazibao. Au moment où l'occasion nous est fournie d'en faire la découverte, il semble que l'artiste pratique un virage dans sa production. Certes, il n'a pas délaissé le recours au chant et à la musique pop, une stratégie qui marque l'ensemble de son travail depuis la fin des années 1990. Toutefois, les deux installations qui composent l'exposition optent pour un ton plus dramatique, voire théâtral.

Ce changement de ton n'est cependant pas des plus heureux. Là où ses vidéos étaient humoristiques et abordaient avec dérision, entre autres, les stéréotypes véhiculés par la musique pop à propos des relations amoureuses, elles sont maintenant plus sérieuses et mélancoliques. Par exemple, Legacy, la première installation qui accueille le visiteur, est une projection vidéo qui donne à voir un marcheur affublé d'un masque en miroirs qui se trouve à l'aveugler et à refléter en retour le contexte où il se trouve. Le promeneur avance dans une forêt mystérieuse peuplée de personnages masculins qui font office d'oracles, lui parlant de spiritualité, de vie intérieure et d'authenticité.

La forêt se présente comme un espace allégorique où il est question de révélations par des sages à un nouveau venu. Cette fable a aussi pour théâtre un lieu de séduction homosexuelle; au détour d'un arbre, un homme fait une fellation à un autre. Explicitement informé de cette réalité, le spectateur peinera toutefois à identifier le collage de citations, d'extraits de film et de textes à partir duquel Nemerofsky Ramsay a composé le récit, attestant ainsi encore l'emprise, positive ou négative, des modèles dans l'affirmation de soi.

À quelques égards, ce récent travail de l'artiste entretient une parenté, mais sans l'égaler, avec certaines oeuvres du Danois Jesper Just, lui qui réalise des films mettant en scène des univers masculins, parfois avec des allusions à l'homosexualité, où les personnages se mettent à chanter. Chez Nemerofsky Ramsay, il y a toutefois un usage plus grand de la mascarade, du jeu affecté et même de l'attitude drag queen. L'esthétique mise de l'avant est plutôt réussie, avec ses images atmosphériques et l'exécution par les personnages d'un cri en crescendo à la fin du récit. Toutefois, l'usage du «vocoder» pour le traitement de la voix des oracles agace, bien qu'il puisse affirmer le désir de l'artiste de toujours rester attaché à la culture musicale pop, où ce dispositif électronique est fort utilisé.

Chanson pour un je

L'autre installation, The Burden, génère un impact plus fort. Elle se déleste d'abord de l'image vidéo en réservant ainsi une place de choix à la bande sonore, que les visiteurs sont invités à découvrir à tour de rôle avec un casque d'écoute. Il faut alors s'isoler dans la petite salle de la galerie, pour l'occasion plongée dans la noirceur, ce qui rend disponible pour écouter la musique, surtout vocale. Il s'agit d'une note tenue pendant sept minutes par l'artiste, qui en a multiplié les couches et déployé les harmonies pour structurer la pièce selon un crescendo.

Au bout de quelques minutes, des carillons et des rythmes électroniques s'ajoutent à la trame, ce qui a pour effet de passer d'un univers musical, disons, spirituel à un autre, celui-là plus près de la boîte de nuit et du divertissement. La partition de cette pièce, offerte au regard à la lumière, ailleurs dans l'exposition, traduit cette double réalité. Sur une feuille de papier pliée en accordéon s'étire à l'horizontale une mince bande colorée, introduite par une écriture musicale (un si bémol surmonté d'un point d'orgue) et un énoncé textuel. La forme de la bande suggère une méditation, un mantra répété, tandis que son fini scintillant en dégradé rappelle le clinquant de la musique pop.

Les paroles de cette chanson? Un seul mot: «I», «je» en anglais, qui perce le silence et la noirceur, insistant en quelque sorte sur ce point d'ancrage qu'est la subjectivité. Ce «je» est toutefois absorbé par la solitude; il ne trouve pas de réponse, ou d'écho, sauf peut-être dans le miroir et le plexiglas installés tout près, prévus pour accueillir le regard du spectateur. Ces surfaces réfléchissantes engendrent toutefois des mirages et l'image du spectateur s'avère finalement fuyante, perdue dans une réflexion de miroirs en abîme. Le motif n'est pas nouveau, mais a tout de même son efficacité.

Cette exposition a été réalisée à la suite d'une résidence d'un an à PRIM, offerte conjointement avec Dazibao par concours. À la faveur de ce contexte, il semble que l'artiste cherche à explorer davantage le mode de l'installation, alors que son travail antérieur a plutôt été diffusé, à plusieurs endroits dans le monde, sous forme de monobandes. Reste à voir sous quelle forme Benny Nemerofsky Ramsay développera son exploration de récits qui tendent, visiblement, à épouser un registre plus dramatique.

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LEGACY
Benny Nemerofsky Ramsay
Dazibao Centre de l'image contemporaine
4001, rue Berri, espace 202, Montréal, jusqu'au 15 mai

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Collaboratrice du Devoir

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