Nymphes jonchant le sol

Chambre de visionnement porno (l’affaire Jaycee Lee Dugard), 2008, de Christine Major
Photo: Galerie Donald Browne Chambre de visionnement porno (l’affaire Jaycee Lee Dugard), 2008, de Christine Major

Les tableaux récents de Christine Major osent, croit-on au premier abord, la séduction par l'audace d'une palette tonique qui s'organise en combinaisons criardes sur la toile. Quand on y regarde de plus près, quand on lit surtout les titres qui accompagnent chacune des oeuvres de cette production, les compositions deviennent grinçantes jusqu'à troubler. Les Ninfa moderna, désignées par l'intitulé de l'exposition, sont une collection d'images de la femme où la violence domine tragiquement de l'enfance à la vie adulte.

Le thème de la ninfa, Christine Major l'emprunte à Georges Didi-Huberman, dont elle est une lectrice assidue. Dans son essai Ninfa moderna, l'historien d'art français revient sur les travaux d'Aby Warbug qui constatait, au tournant du XXe siècle, la «survivance» du motif de la femme drapée dans l'art occidental depuis l'Antiquité. Sous forme de corps allongés, assoupis, alanguis et abandonnés, cette figure de la femme a fini à travers le temps par se délester du drapé. Didi-Huberman, inspiré aussi par les écrits de l'historien Walter Benjamin, retrouve, lui, ce drapé entre autres chez Brassaï, dans ses photographies de serpillières abandonnées dans les caniveaux parisiens.

Au dire de Didi-Huberman, la modernité réservait au motif de la ninfa son déclin, sa chute dans la misère; se laissant choir ainsi que son drapé, le corps féminin ainsi montré affirme que la vitalité du désir est proche aussi de la mort, du corps gisant enveloppé dans un linceul. À voir les poupées Barbie tronquées et le visage contre le sol — complètement dénudées ou déculottées — ainsi que les points de vue de tableaux dépeignant des planchers recouverts d'immondices, de tas informes, force est de constater que c'est cette part déchue de la ninfa qui a intéressé Major. Ou que l'actualité avait à offrir.

Faits divers

Loin en effet des nymphes idéalisées de l'Antiquité, les figures féminines retenues par Major sont celles qui ont tristement occupé l'espace médiatique récemment. L'une d'elles, révélatrice, titre le tableau 6 décembre 1989. La référence au terrible événement de l'École polytechnique, dont le 20e anniversaire est encore frais, y est claire. L'image peinte, toutefois, n'est pas aussi explicite tant sa facture est grossière; les larges traits hachurent la petite surface de la toile comme s'il avait fallu la couvrir avec urgence, prestement. La scène schématisée, montrant ce que l'on devine être des ambulanciers affairés autour d'une civière, a un potentiel d'évocation puissant qui rappelle le drame tout en pouvant aussi le dépasser.

Comme par le passé, la peinture de Christine Major fuit la pureté, se nourrit d'images déjà existantes provenant de sources diverses. Les photographies de tragédies et de faits divers portant sur des femmes victimes de violence composent dans l'actuelle série le répertoire de prédilection. Il se caractérise par son imagerie amateur ou de presse, des images dont regorge Internet. Et pour cause, c'est cette prolifération que semble remettre en question l'artiste, qui isole et recharge à sa façon les images que la multiplication a parfois plongées dans l'indifférence ou transformées en vulgaire spectacle.

L'affaire Jaycee Lee Dugard est d'ailleurs un de ces thèmes retenus par la peintre, qui s'est approprié des photos des lieux où la jeune fille a été retenue en captivité pendant 18 ans, images que les médias ont largement diffusées. Il en est ainsi de ces vues de pièces encombrées, dont l'une, notamment, nommée «Chambre de visionnement porno», possède un écran vierge, tout au centre, qui impose sa blancheur tandis que le reste de la scène s'embrouille dans des teintes de mauve, de vert et de rouge.

Ces toiles, bien qu'on les sache arrimées à des référents sordides que l'on pourrait qualifier d'irreprésentables, sont remarquables dans leur exécution. Non pas qu'elles soient précises, mais elles trahissent la gestualité de la peintre, empruntent des accents fauves et expressionnistes, pour donner à voir, à travers une matière picturale parfois rugueuse, des scènes frappées par des luminosités dures et nocturnes. Intensifiant la dimension tactile de la peinture, ces toiles désarçonnent le regard, dérangent et font même frissonner.

Les tableaux, au nombre de 11, n'ont pas tous la même gravité. La Dépense, montrant une femme assise dans une allée d'épicerie, n'inspire pas le même effroi que Cuisine rouge, où, cette fois, le personnage féminin est affalé au sol, inanimé, dans un autre fatras qui suggère que la tragédie vient d'arriver.

À travers le désordre de cette scène se trouve un chat. Ailleurs, c'est un chiot et un oiseau en vol. Dans Survivants, ce sont les visages souriants d'une poupée Barbie et d'un singe. Christine Major ne semble donc pas avoir tout abandonné du bestiaire qui occupait ses séries antérieures et à travers lequel elle étudiait les travers humains. Cette production récente s'en distingue par ses sujets, marquant un tournant dans le travail de l'artiste, qui continue pourtant à faire de sa peinture le lieu d'une réflexion incisive et singulière sur l'image et les relations de pouvoir.

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NINFA MODERNA
Christine Major
Galerie Donald Browne
372, rue Saint-Catherine Ouest, Montréal, espace 528, jusqu'au 20 mars

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Collaboratrice du Devoir