Mathieu Beauséjour, la taupe révolutionnaire

Performance Monument
Photo: Ianick Marcil Performance Monument

Il recevait le prix Giverny Capital en février. Une première reconnaissance pour un artiste peu conformiste que l'on peut voir dans le cadre de l'événement Art souterrain jusqu'au 14 mars

La cagoule bien enfoncée, «sa» guillotine derrière lui (l'oeuvre Monument), Mathieu Beauséjour a joué les bourreaux lors de la Nuit blanche. Son «tableau vivant», comme il désigne ses performances où il répète un même geste sans fil narratif, avait des airs gothiques. Le rouge sang du vin maculait son froc blanc, on entendait une musique faite de bruits et de sons métaliques. Lui, l'artiste qui s'est fait connaître pour avoir marqué des billets de banque du tampon «virus», cassait des cents noires.

Monument, l'oeuvre-guillotine créée en 2007, est exposée dans le cadre de l'événement Art souterrain, en cours jusqu'au 14 mars. Elle a atterri dans un corridor sous la tour de la Bourse. Un hasard qu'a su exploiter Mathieu Beauséjour.

«J'ai voulu faire un spectacle, dit-il. Par rapport à la Bourse, c'était... de la haine. J'essaie de trouver un autre mot, mais c'était ça. Je rendais obsolètes 23 rouleaux d'un cent.»

L'argent et son pouvoir

Même un Mathieu Beauséjour, avec son âme anarchiste, n'arrive pas à s'en distancer. Il y a un mois, il recevait le prix Giverny Capital, un gros prix, par sa valeur (10 000 $) et par le jury qui l'a attribué — des représentants de quatre musées québécois plus Louise Déry, de la galerie de l'UQAM. Giverny, du nom de la firme de gestion de portefeuilles...

«Il n'y a pas paradoxe, mais c'est sûr que ça fait sourire», dit le lauréat, avant de lâcher un des commentaires épicés qui font sa réputation. «L'argent attire l'argent. J'ai fait un pacte avec le diable.»

François Rochon, président fondateur de Giverny Capital, vit bien avec le choix du jury. «L'artiste, croit-il, doit porter un regard différent sur la société. Je ne me sens pas visé, et si je le suis, eh bien, il a le droit de le faire. C'est son rôle.» Ce prix, Rochon l'a d'ailleurs créé pour «reconnaître un artiste à sa juste valeur». Beauséjour, vierge de tout prix jusque-là, il le connaissait à peine, preuve qu'il correspondait au candidat idéal.

Actif depuis une quinzaine d'années, jadis porte-parole du centre Clark, aujourd'hui au Regroupement des centres d'artistes autogérés du Québec, Mathieu Beauséjour a bâti sa pratique sur deux axes. La résistance à l'oppression, politique comme esthétique, et la mise en valeur de la collectivité.

Pour Bernard Schütze, un des auteurs de la monographie accompagnant l'exposition à la Fonderie Darling pour laquelle a été créée la guillotine (et des tables de pique-nique gravées de principes révolutionnaires), Mathieu Beauséjour est une «taupe qui dérange».

«Cet animal s'amuse à remuer le sol sous nos pieds et à renverser nos configurations habituelles, écrit-il. Beauséjour a commencé sa carrière à la manière d'une taupe, en creusant dans les tunnels de l'échange monétaire et en causant des perturbations mineures, mais symboliquement signifiantes.»

Ses installations, ses photographies et ses performances portent la révolution tatouée, chantent l'Internationale et se posent en porte-à-faux du capital. D'une oeuvre à l'autre, de son Survival Virus de survie (l'estampe apposée sur 5000 billets de dollars canadiens entre 1991 et 1999) à Monument, il s'approprie et donne de nouvelles interprétations à des icônes historiques.

«Des objets de pouvoir, souligne-t-il, l'argent est celui auquel tout le monde peut s'identifier. On connaît ses mécanismes. Et c'est un objet banal, un bout de papier, un bout de métal.»

L'avant et l'après

Ces dernières années, il a remplacé le billet par la pièce de monnaie. Sa série Kings and Queens of Québec (oui, comme ça, en anglais et avec un accent aigu) reproduit, sur fond noir, les effigies que l'on retrouve sur la monnaie. Il en a fait une installation in situ dans le vénérable palais du Tau, à Reims, lors de l'expo Québec Gold, en 2008.

«Je suis passé, dit-il avec son sarcasme habituel, de la guillotine à des têtes coupées.» Cette série de rois et de reines est un pivot dans sa pratique. L'avant, c'était des «lieux de convergence»: un local anarchiste (Spare Some Social Change, 2001), une place publique (Monument), un appartement (1/2 métro Côte-des-Neiges, 2006). L'après, ce sont des expériences davantage solitaires et ésotériques, dont une en particulier qui l'occupe, autour du mythe d'Icare. Hier l'étoile rouge, désormais le soleil lumineux.

S'il croit encore au collectif, il se dit aujourd'hui «désillusionné». Il ne comprend pas pourquoi les gens ne se révoltent pas. Ses projets futurs seront dès lors portés par des réflexions intérieures, intimes. «Icare, c'est l'effondrement du capitalisme, la volonté d'aller de plus en plus loin, de désobéir, avance-t-il. Je m'intéresse à des loners, encore plus dans la marge.»

Mathieu Beauséjour n'abandonne pas ses causes. Dans le Mile-End, il se bat pour que les artistes gardent leur emprise sur ces grands espaces abandonnés par l'industrie du textile. La menace du condo de luxe pèse sur eux. Et il exerce un travail de commissaire qui lui permet de mettre en avant des artistes qu'il aime. Ce printemps, il occupe une grande part de la programmation d'Action Art actuel, le centre d'artistes de Saint-Jean-sur-Richelieu. La troisième de ses cinq expos autour de la «notion d'oeuvre in continuum» vient d'ailleurs d'ouvrir et porte sur Sylvie Cotton, sa consoeur du centre Clark.

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Collaborateur du Devoir