Des kilomètres d'oeuvres

Marie-Michelle Deschamps: c’est elle qu’on voit de dos, ces jours-ci, le nez collé sur trois panneaux blancs. C’est qu’elle dessine au crayon, ou écrit, c’est selon, en très petits caractères.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Marie-Michelle Deschamps: c’est elle qu’on voit de dos, ces jours-ci, le nez collé sur trois panneaux blancs. C’est qu’elle dessine au crayon, ou écrit, c’est selon, en très petits caractères.

Pour sa deuxième année, l'expo Art souterrain a pris de l'ampleur et du tonus. Ouvrez l'oeil et les oreilles, même l'apparence d'un accident peut cacher une oeuvre.

Des murs jaunes, des chemins étroits, des détours, des zones interdites. La Place des Arts est sens dessus dessous. C'est le prix à payer: elle se refait une beauté, clament des pancartes, comme pour s'excuser.

À voir les passants voler, faut croire que la transformation n'a pour l'instant rien de reposant. Même le Van Houtte ne semble pas être une halte très courue.

Ça ne prenait que des artistes pour se délecter du chantier de la Place des Arts. Marie-Michelle Deschamps, par exemple. C'est elle que vous verrez de dos, ces jours-ci, le nez collé sur trois panneaux blancs. C'est qu'elle dessine au crayon, ou écrit, c'est selon, en très petits caractères.

Ne craignez pas de vous en approcher. Elle qui ne se formalise pas de ce brouhaha s'attend à être dérangée. C'est ce qui l'inspire, dit-elle. Les yeux et les oreilles grands ouverts, elle retranscrit sur papier ses observations. Le texte, appliqué minutieusement, prend la forme d'un paysage montagneux.

«J'ai plein de choses à raconter, assure-t-elle. Des poteaux qui traînent au sol. Comment sont habillés les gens... » Marie-Michelle Deschamps fait partie de l'exposition Art souterrain, inaugurée lors de la Nuit blanche. Une aventure démesurée, avec sa centaine d'oeuvres déployées sur cinq kilomètres. Une grande partie du réseau piétonnier souterrain du centre-ville, si caractéristique à Montréal, a été investie pour l'occasion.

Dans le meilleur des cas, comme dans cette Place des Arts si peu accueillante, les oeuvres s'intègrent si bien à leur environnement qu'on ne les remarque pas. L'installation Cache d'Éric Laplante est d'abord et avant tout une palissade en bois propre aux chantiers. Il faut accepter de jouer les voyeurs et jeter un coup d'oeil à travers les trous pour découvrir une peinture.

Marie-Michelle Deschamps n'est pas tellement loin de cette boîte. Discrète et intimiste, elle se fond bien dans la foule et agit à la manière de Georges Pérec, assis à son café parisien pour écrire ce qu'il observe. Tentative d'épuisement d'un lieu, le titre de Pérec, l'artiste montréalaise se l'est approprié. Son tableau, l'image qu'elle tente de bâtir dans cette ambiance de chantier, naîtra d'une fusion de mots et de lignes.

«Le texte et le paysage sont deux constructions culturelles, note-t-elle. Le paysage, c'est une construction des artistes. Tout dépend où l'on se place, comment on le regarde. Les Andes ne sont pas les mêmes si c'est un Péruvien ou si c'est moi qui les regarde.»

En route vers le Complexe Desjardins, l'oeuvre la plus percutante, la plus audacieuse de toute l'expo, prend racine, si on peut le dire ainsi, dans le plafond. Signée Patrick Bérubé, un artiste fasciné par les petits accidents de la vie, Investigation laisse voir la pelle d'une excavatrice comme si une fausse manoeuvre l'avait fait percer le toit. Le malaise ressenti à sa vue fait vite place au sourire. Ah ces artistes...

C'est Frédéric Loury, le directeur de la galerie SAS, qui signe à nouveau cette deuxième d'Art souterrain. Il a voulu, admet-il, faire plus gros pour rassembler le plus de gens possible, artistes de toutes les disciplines, galeristes de tout acabit.

Son dessein, bien noble, consiste à introduire les arts visuels dans notre vie quotidienne. La diversité de sa sélection, qui comprend autant de photographie que de vidéo, de peinture que de sculpture, ainsi que de la performance et des interventions audio, découle de sa volonté de rejoindre tous les publics.

«J'ai fait attention, disait-il autour d'un sandwich en pleine Nuit blanche, de respecter les clientèles. Je sais par exemple que les jeunes fréquentent le Centre Eaton, alors j'ai pensé à des oeuvres qui pourraient leur plaire.»

C'est là qu'a abouti, par exemple, que le diptyque vidéo de Gennaro Pasquale, une pièce musicale très DJ inspirée par l'ancien Sam the Recordman. Mais comme plusieurs oeuvres (un quart de l'ensemble), celle-ci n'a été exposée que lors de la Nuit blanche. Ce n'est pas le cas des graffitis du collectif En masse, joliment intégrés à la cage d'ascenseur du Centre Eaton.

Parmi ces réussites d'intégration, notons, à la Place Ville-Marie, l'installation cinétique et optique de Marc Dulude inspirée par l'effet du soleil sur l'eau, ou la photo de Jacinthe Carrier, prise dans un champ de pylônes électriques. L'une occupe une vitrine, l'autre s'insère dans la signalétique même de l'édifice.

L'insertion dans le mobilier permet, ailleurs, de transformer les lieux investis. France Dubois, avec ses néons colorés, clins d'oeil aux fenêtres du Palais des congrès, fait oublier l'austérité habituelle d'un corridor. Dans les sous-sols du Quartier international, des portes vitrées, ornées des photos de Catherine Plaisance, proposent une troublante mise en abîme de l'endroit. Les expériences physiques, sensorielles, visuelles, ne manquent pas.

Pour ceux qui voudraient s'aventurer dans ce parcours, sachez qu'il fait pratiquement une boucle. Le Complexe des Ailes et la Place des Arts sont reliés par des interventions dans les deux stations de métro adjacentes. Il faut par contre déambuler et fouiner, la signalétique de l'expo, au sol, aidant peu. L'art de Sandra Lachance, entre l'ornementation et la photographie ludique, vaut cependant la peine d'être recherché.

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Art souterrain, jusqu'au 14 mars. www.artsouterrain.com

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Collaborateur du Devoir