Le «Picasso de l'Inde» chassé par les «talibans hindous»

Sur cette photo prise en janvier 2004, l’artiste indien Maqbool Fida Husain pose devant son tableau intitulé Last Supper, lors du vernissage d’une de ses expositions à Londres.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sebastian d'Souza Sur cette photo prise en janvier 2004, l’artiste indien Maqbool Fida Husain pose devant son tableau intitulé Last Supper, lors du vernissage d’une de ses expositions à Londres.

New Delhi — Maqbool Fida Husain est considéré comme l'un des plus grands artistes indiens vivants. On dit de lui qu'il est le «Picasso de l'Inde». Sauf que pour les organisations fondamentalistes indiennes qui l'accusent depuis des années d'avoir blasphémé l'hindouisme dans ses peintures, il a le double vice d'appartenir à la minorité musulmane du pays et de défendre des valeurs laïques.

Fatigué d'être harcelé, il vit en exil depuis 2006, entre Dubai et Londres. À l'âge de 95 ans, il vient d'accepter l'invitation du gouvernement du Qatar de devenir citoyen qatari. Il a complété les formalités lundi, à Doha. En Inde, où cette histoire est depuis longtemps une cause emblématique de la lutte pour la liberté d'expression artistique, sa décision laisse ses défenseurs affligés et perplexes.

M. F. Husain, acteur de la scène artistique indienne depuis 70 ans, a commis l'impardonnable faute de peindre des nus de déités hindoues et de les avoir peintes dans des poses trop suggestives au goût des zélateurs. Les oeuvres incriminées datent de 1970, mais n'ont commencé à scandaliser qu'en 1996.

Le peintre a été menacé de mort, ses expositions ont été plusieurs fois vandalisées, sa maison de Mumbai a été attaquée avec la bénédiction du Shiv Sena, un bruyant parti d'extrême droite de l'État du Maharashtra. Environ 900 accusations ont été portées contre lui par des groupes de «talibans hindous», ainsi que les raillent les milieux progressistes. L'une des plaintes, finalement rejetée par les tribunaux en 2004, lui reprochait d'«encourager la discorde entre différents groupes en peignant des déesses hindoues — Durga et Saraswati — d'une manière qui n'est pas charitable et qui blesse les sentiments religieux des hindous».

En 2006, M. F. Husain décide de quitter le pays plutôt que de passer tout son temps devant des juges.

Ses défenseurs sont révoltés que les tribunaux aient laissé faire pendant toutes ces années et accepté d'entendre des causes sans fondement en droit plutôt que de les rejeter plus systématiquement. C'est d'autant plus ridicule, a noté l'écrivain Salil Tripathi, que les exemples pleuvent de déesses hindoues représentées nues par des artistes hindous.

Ils ne trouvent pas moins honteux que le gouvernement du Parti du Congrès, au pouvoir depuis six ans, champion autoproclamé de la laïcité et de la liberté d'expression, n'ait pas encore mis un holà à ces persécutions, de manière à ce que M. Husain puisse calmement rentrer en Inde.

Ce n'est pas, cependant, sans perplexité que certains des défenseurs du peintre ont pris acte de sa décision de devenir citoyen du... Qatar, petit royaume pétrolier du golfe Persique — avec, à la clé, la possibilité qu'il renonce aussi à sa citoyenneté indienne. Où donc est la logique du peintre célèbre et richissime (début 2008, l'un de ses diptyques a été acheté pour la somme record de 1,6 million de dollars à l'encan d'art moderne et contemporain de l'Asie du Sud de Christie's) dans le choix de son nouveau foyer national? La règle ne veut-elle pas qu'en pareilles circonstances, on quitte un régime oppressif pour un pays plus libéral? Aux dernières nouvelles, l'Inde ne demeure-t-elle pas, malgré tous ses défauts, une société autrement plus démocratique que celle dirigée par la monarchie médiévale qatarie? M. Husain s'attend-il à pouvoir peindre, au Qatar, des tableaux qui prennent, même indirectement, même vaguement, des libertés avec la morale islamique et la représentation des musulmanes sans que les foudres du régime ne lui tombent dessus?

Il sera en tout cas en drôle de compagnie. Le Qatar est, en effet, une terre d'accueil. La veuve et les filles de Saddam Hussein y ont trouvé refuge après le renversement du dictateur irakien, en 2003. S'y trouve aussi, entre autres, le fils d'Oussama ben Laden.